La maison Kadhafi se fissure

Le dictateur commence à connaître au plus près de lui, dans la chair de sa chair, ce que les Libyens, de tous âges et de toutes conditions, connaissent depuis deux mois, et à très grande échelle. Bâb Al-Azîziyya prend, de nuit en nuit, l’allure de ces dizaines de villes quasi-fantômes et de ces quartiers en ruine que le colonel a promis de rendre au désert et qu’il anéantira effectivement, sans le moindre état d’âme, si ses crimes devaient continuer.

Personne ne se réjouit de la mort des gens ; mais il est bon et il est juste que l’on voie que les vies des Kadhafi peuvent être prises, elles aussi, et que leurs demeures peuvent être détruites, comme les vies et les demeures des autres Libyens arrêtées et détruites par ses milices et ses mercenaires. De même qu’il est bon et juste de voir les bourreaux de leur peuple et leurs supplétifs mercenaires défaits et acculés à la fuite en territoire tunisien, de les voir arrêtés et expulsés ensuite dans l’humiliation. Nous aurions espéré un peu plus de rigueur des autorités provisoires tunisiennes, désarmement et prison, par exemple, d’autant que ce n’était pas la première fois que ces tueurs appointés battent ainsi en retraite violant un territoire souverain, et que les zones frontalières ne seront pas en paix tant que ces mercenaires persistent à vouloir contrôler la région.

Parce que tribal au plus profond de son être, tribal jusque dans le moindre recoin de son régime, le coup lui sera rude, espérons qu’il lui soit fatal. Cela mettra peut-être un terme à sa folie meurtrière et abrègera les souffrances de tout un peuple. Cela allègera du même coup la dette de guerre du pays, car la Libye de l’après-Kadhafi, de plus en plus obligée de l’Organisation du  Traité de l’Atlantique Nord, réglera une dette colossale et devra faire face aux énormes dépenses de la reconstruction.

Le vocabulaire du sinistre colonel change et quitte la zoologie ; il ne parle plus de « rats » à l’endroit de ses concitoyens et ne traite plus de « chiens » les TV et radios qui montrent ses forfaits et  ses meurtres. Disparue sa superbe ; et sa syntaxe d’impératifs vociférant baisse un peu de ton et se fait presque humaine. D’une humanité pitoyable.

Mais le pouvoir kadhafien est passé maître depuis fort longtemps dans les mises en scène et les spectacles de diversions en tous genres. Déjà la TV de la Jamâhiriyya transmet en boucle, depuis ce matin, la mise en terre de soldats et de civils, passe et repasse les condoléances des créatures du régime. Les voix de nombreuses bonnes âmes qui ne disaient rien ou pas grand-chose devant le massacre de milliers de Libyens, s’élèvent de ci, de là, pour condamner et s’indigner.

L’identification aux bourreaux plutôt qu’à leurs victimes est chose commune dans les sociétés despotiques ; dans celles qui se disent démocratiques et avancées, c’est la mission quotidienne –bien rodée et bien efficace, d’ailleurs – des médias instrumentalisés. Depuis l’intervention des Occidentaux aux côtés des rebelles, le traitement politique et la dénonciation sans nuance, dans la majorité des médias arabes, montrent en effet que la compassion est dirigée là où elle ne doit pas être. Gageons que la mort du fils du despote et de ses petits enfants lui drainera davantage de sympathie. Le sentiment anti-occidental des peuples arabes, justifié par ailleurs, que sollicite son régime et que double un discours anachronique de nouvelles croisades, ira se renforçant.

Mais les zélateurs de M. Kadhafi oublient ou feignent d’oublier que le dictateur a depuis longtemps troqué son régime fasciste qu’il vendait -aux foules arabes et africaines surtout- avec un discours anti-impérialiste, par une dictature « ordinaire » pro-occidentale et dont l’Occident se serait fort accommodé.

L’argument qui consiste à dire que les Occidentaux tentent de s’emparer des richesses du pays, pétrole et gaz principalement, n’est pas faux. Il faut cependant le nuancer :

Tous ceux qui s’intéressent à l’histoire récente de la Libye savent que le colonel, suite à l’embargo des années 1990 et surtout après le 11 septembre 2001, s’est rangé résolument derrière les dirigeants des États-Unis et de l’Occident. La réouverture de l’exploitation du pétrole libyen aux compagnies occidentales en 2004, après les records d’indemnisation pour les attentats contre les avions de la Pan Am et d’UTA, accordera aux Américains une part de loin la plus importante : les experts parlent de 11 des 15 lots proposés par la Libyan National Oil Compagnie (que contrôlent en partie les sept enfants du colonel).

Cependant, le feu continu sur Misrâta, sur Nalout, sur l’Ouest d’une manière générale et de la façon la plus intense. Cela indique que le but de Kadhafi est de se maintenir, coûte que coûte, dans la Tripolitaine au moins, et peut-être dans le Fezzan. Depuis les premières frappes sur Bâb Al-Azîziyya, il donne des signes de plus en plus évidents de sa disposition à abandonner l’Est pour la rébellion.

Son appel à la négociation adressé exclusivement aux responsables occidentaux, et qui vient d’être repoussé par ces derniers ainsi que par le Conseil de Transition ne semble pas viser autre chose que de figer l’état sur le terrain des opérations et consacrer ce que les uns et les autres ont obtenu, ou sont en passe d’obtenir, par les armes.

C’est là le sens de l’offre de celui qui se dit, entre autres gloires, Révolutionnaire-Bédouin-Doyen des Guides arabes. Sur quoi d’autre peut-il en effet négocier ?

En dépit des assurances des chefs occidentaux quant au respect de l’intégrité du territoire libyen, et malgré les professions de foi des chefs de la rébellion, il est du devoir de tous les démocrates, arabes en premier lieu, de veiller à ce que la Libye demeure unie dans son intégrité territoriale.

En s’en prenant enfin et réellement au centre névralgique du commandement, c’est-à-dire finalement, fatalement, à la personne du dictateur et à son entourage le plus proche, les chefs de guerre occidentaux, même s’ils s’en défendent, savent que c’est là le plus court chemin pour terminer cette sale guerre, épargner des vies et des destructions à un pays déjà bien ruiné.

Pourquoi donc ont-ils attendu tout ce temps pour le faire ?

Amjad Ghazi, 01-04

Article paru initialement sur le blog de Nicolas Beau
illustration cc-by de Abode of ChaosMartin BeekEuan Slorach et People’s Open Graphics

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Auteur:Nicolas Beau

Ancien du "Monde", de "Libération" et du "Canard Enchainé", Nicolas Beau a été directeur de la rédaction de Bakchich. Il est professeur associé à l'Institut Maghreb (paris 8) et l'auteur de deux livres sur la Tunisie, "la régente de Carthage" en 2009, avec comme co auteur Catherine Graciet, et "Notre ami Ben Ali" en 1999, en collaboration avec Jean Pierre Tuquoi, spécialsite du Maghreb au Monde, tous deux à la Découverte.

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