Démystifier Twitter

Beaucoup de gens pensent que Twitter est un flux de pensées futiles, symptomatiques d’une culture qui se perd, irresponsable et egocentrée, à la recherche d’une micro célébrité et surfant sur le buzz. Ils pensent que c’est stupide.

En pratique, la plupart des gens pensent que c’est stupide jusqu’au moment où ils s’y mettent sérieusement. Moi même, j’ai trouvé cela idiot jusqu’au jour où je m’y suis mis. Sérieusement. C’est depuis devenu un compagnon indispensable pour ma veille, ainsi que pour une multitude d’autres interactions, devenues quasi quotidiennes.

Certaines personnes s’essayent à Twitter parce que les média en parlent (beaucoup trop), d’autres parce que leurs amis l’utilisent, et d’autres encore parce que c’est à la mode et qu’ils ne peuvent envisager de ne pas l’être, de ne pas y être.

Quand vous arrivez sur Twitter, ceci dit, et une fois que vous y avez fait suffisamment de connections (une sérieuse barrière à l’entrée que peu de gens franchissent), Twitter prend toute sa signification. Une fois que suffisamment de personnes se sont connectées à vous, que vous avez, comme ces ‘power users’ que les média interrogent, votre propre caisse de résonance, Twitter révèle toute sa puissance.

Une barrière à l’entrée conséquente

C’est l’un des premier paradoxes de Twitter, malgré une prise en main à la portée d’un enfant de 7 ans, ou plutôt à la portée d’un vieillard de 77 ans, la barrière à l’entrée est énorme.

Sans personne à écouter, Twitter est vide, et la sélection des bonnes personnes à écouter (‘following’ dans le langage Twitter) est une tâche difficile. Cela peut prendre des semaines, voir des mois, avant d’avoir constitué un groupe duquel sortira un signal chaotique, qu’il faudra ensuite traiter. Là les outils présents sur le site de Twitter s’avérerons vite limités, on se retournera vers des outils dédiés, tels Tweetdeck ou Seesmic, qui permettrons de filtrer, de rechercher, de classer, bref, de traiter un signal brut. Pas évident, et surtout, très long. En pratique, la mise au point n’est jamais réellement terminée et impose de constant ajustements.

Ensuite, il s’agira d’être écouté. Pour les chanceux – c’est mon cas – qui disposent déjà d’une audience, il sera relativement facile de se constituer un groupe de personnes désireuses d’écouter ce que vous voudrez bien balancer dans le système, mais pour les primo arrivants, cela peut être long, très long, d’autant qu’il n’est pas question de faire des requêtes, comme sur Facebook, il s’agit de dire des choses intéressantes, qui feront que d’autres, pour peu qu’ils vous entendent, vous jugeront digne d’être écouté. C’est long, très très long, et souvent décourageant.

Alors que l’une des clé de la réussite dans la conception d’un système social consiste habituellement a offrir une gratification immédiate à l’utilisateur, Twitter fait exactement le contraire. Et pourtant, ça marche.

Cette double barrière à l’entrée explique le nombre très conséquent d’abandons. De personnes qui ont essayé, et qui ont baissé les bras, pensant souvent avoir compris, cachant parfois leur renoncement derrière un jugement hâtif.

Ils sont faciles à identifier, quelques dizaines, voire centaines, d’utilisateurs écoutés (following), moins de dix personnes qui les écoutent, quelques semaines d’activité tout au plus, puis plus rien. Ceux là ont souvent les jugements les plus sévères vis à vis de Twitter : Ils sont trop verts, et bons pour des goujats.

Pas si simple

Twitter est d’une extrême complexité, avant tout, parce qu’il est d’une simplicité déconcertante. Son interface est aussi basique que celle de Google : une boite de saisie, précédée d’une question simple, “que faites vous ?”, et suivie d’un bouton pour valider un message limité à 140 caractères.

La complexité est ailleurs, dans la nature du réseau social qui structure Twitter, et dans les usages que ses utilisateurs en font.

Le réseau social que chaque utilisateur est appelé à se constituer sur Twitter, et qui est particulièrement long à mettre en place, est particulier. Contrairement à ce à quoi nous avait habitué les systèmes sociaux tels que Facebook, Linkedin, Viadeo ou MSN Messenger, il est dissymétrique. Ceux auxquels vous vous connectez – que vous écoutez – ne sont pas nécessairement connectés à vous – ne vous écoutent pas en retour, ou pas toujours. Ce simple artefact dans la géométrie des réseau sociaux a des conséquences incroyables.


(visualisation d’un réseau Twitter par Nimages DR)

Alors qu’un statut – ce court message de 140 caractères – sera partagé au sein un réseau fermé – fait de personnes cooptées – sur Facebook, il sera lu par tout ceux que cela intéresse sur Twitter, que cela vous plaise ou non. Inversement, vous serez libre de suivre les Twitts de qui vous voulez, sans accord préalable de ceux que vous écoutez.

Ajoutez à cela un usage d’une pratique courante sur Twitter, le ‘retweet’, qui consiste à relancer, à l’attention de ceux qui vous écoutent, un Tweet que vous avez entendu, et vous observerez un phénomène de propagation d’un signal comme aucun système social n’avait réussi à obtenir jusqu’ici. Un message émis par un parfait inconnu peut, par l’intermédiaire des retweets, vous arriver en quelques minutes, pour peu qu’entre vous et cet inconnu se trouvent un ou plusieurs intermédiaires qui l’ai jugé suffisamment intéressant pour le retweeter.

tw1(visualisation du réseau de Robert Scoble par Ross Mayfield)

Pour qui maîtrise cet usage et sait l’inciter, et pour peu que l’on dispose d’un auditoire d’une taille suffisante et qui juge vos propos suffisamment intéressants pour être retweetés, vos petits messages peuvent avoir un impact (on dit ‘reach’) colossal.

C’est ce phénomène, mal compris de la plupart des média qui s’épanchent sur le phénomène Twitter, qui explique l’emballement du système autour de phénomènes aussi graves que les révoltes en Iran ou aussi superficiels que la mort de Michael Jackson. C’est grâce à cela que la couverture des événements en Iran fut plus efficace avec Twitter qu’avec tout autre média, même si un bruit considérable s’est mélé au signal et que peu de gens étaient en mesure de le traiter pour en extraire de l’information (car oui, c’est d’une couverture média à laquelle on a assisté, pas une révolution soutenue par Twitter).

Une information en 140 caractères ? Sérieusement ?

L’autre écueil dans lequel tombent beaucoup d’analyses du phénomène Twitter est celui qui consiste à voir dans 140 caractères de l’information. Quand l’erreur est faite par un journaliste généraliste, passe encore, mais quand elle est faite par un expert de la communication comme Paul Virilio, c’est le signe, au mieux, d’un article bâclé, au pire, d’une sénilité qui s’annonce. Après tout, en 1837, Arago avait prédit au Roi une mort certaine s’il utilisait le chemin de fer, ce qui n’a pas empêché Rothchild de le financer, et la révolution industrielle de commencer. Alors Virilio qui voit dans Twitter la fin de la démocratie

En 140 caractères, vous avez, au mieux, un signal.

Tout étudiant en communication vous confirmera qu’il y a un monde entre un signal et une information. Quand les power users de Twitter veulent transmettre une information dans 140 caractères, ils y placent un lien, redirigeant ceux qui lisent leurs Tweets vers une page qui, elle, contient de l’information.

Une plateforme de (link) journalisme

Twitter est ainsi devenu le lieu privilégié d’une certaine forme de journalisme, chère à Jeff Jarvis, le link journalism, celui qui consiste à sélectionner l’information et à y apporter sa caution (de journaliste, ou d’expert). Il existe bien sûr d’autres formes de link journalism, bien plus élaborées, mais celle-ci a l’avantage de la rapidité et profite de la caisse de résonance que l’utilisateur de Twitter aura su se constituer.

Cette pratique est d’ailleurs courante, c’est elle qui fait de Twitter un outil de veille que de plus en plus de journalistes – américains pour la plupart – utilisent de façon frénétique. Une information intéressante fera ainsi, sous la forme d’un lien, le tour du monde en peu de temps, ou plutôt le tour des milieux informés, qui ont su se constituer les bon réseaux sur Twitter, en fonction de leurs centres d’intérêts. Evidement, certaines informations, elles, peuvent tenir en 140 caractères. Michael Jackson est mort, par exemple, mais pour qu’elles soit crédibles, il faudra qu’elles soit accompagnées d’un lien, ou émises par une personne disposant d’une réputation à tout épreuve.

En dehors d’événements emblématiques, attentats en Inde, révoltes en Iran, et j’en passe, la pluparts des informations qui circulent ainsi sur Twitter ne sortent pas de zones où se maillent les réseaux d’utilisateurs dont les centres d’intérêts sont proches.

Le temps réel

Google est aujourd’hui capable d’indexer le web en quelques heures, quelques jours, une semaine au pire si votre site n’est pas à ses yeux important. Un article posté sur ReadWriteWeb, par exemple, se retrouve dans l’index de Google dans l’heure qui suit, en moyenne, parfois en moins d’une demi heure : on est loin du temps réel.

Twitter est le royaume de l’instantané. Il aura fallu moins de cinq minutes entre le moment ou un internaute a lu sur un obscur site web américain l’annonce de la mort de Michael Jackson et le moment où tous ceux connectés sur Twitter ont été mis au courant via un nombre incalculable de retweets.

C’est ce temps réel du web qui est le champ de pétrole de Twitter, un champ de pétrole hors de la portée de Google, et que Facebook n’a pas la moindre chance d’atteindre, sa structure de réseau, symétrique par définition, ne lui offrant pas la possibilité de profiter de l’effet de caisse de résonance qu’offre la nature dissymétrique des réseaux de Twitter.

Un réseau de réseau ouvert sur le monde

Twitter est ouvert, très ouvert. On peu en extraire des conversations, regrouper les Tweets par auteurs, par mot clés, par tags (sur Twitter, on dit hashtag), par réseau, par localisation… On peu interagir avec Twitter à partir d’autres sites web ou avec une multitude d’outils dont la liste grandi chaque jour.

Un véritable écosystème d’applications et d’usages, ainsi qu’une multitude de startups se sont lancés aux coté de Twitter dans l’aventure, enchaînant leur destin à celui de la startup la plus hype du moment. Certains fonds d’investissement ne jurent plus que par Twitter, certaines startups, comme Seesmic, de Loic Lemeur, ont tout misé sur lui.

Twitter peut s’utiliser sur un téléphone mobile, avec un logiciel, votre blog peut l’utiliser pour vous (c’est le cas de celui ci, qui déclenche des tweets sur plusieurs comptes dès qu’un billet y est publié), Tweeter est ouvert, des signaux peuvent y entrer et en sortir facilement, c’est – le terme est souvent galvaudé – une plateforme.

Vie privée, vie publique

Twitter aboli définitivement les barrières entre vie privée et vie publique, avec les immanquables couacs liés à cette redéfinition des frontières qui font immanquablement dire aux générations antérieures que le diable, si ce n’est la fin du monde, se cache derrière le Rock n’ Roll, pardon, twitter, enfin, internet. Un phénomène qui se répète d’une génération à l’autre, depuis des temps immémoriaux. Pas de quoi s’inquiéter, juste un façon de délimiter une autre frontière, celle qui sépare les anciens des modernes – du grand classique.

Twitter peut s’utiliser pour des conversations entre deux personnes, entre plusieurs personnes, ou simplement pour lancer une message, comme une bouteille à la mer, le tout avec le même outil : un champ où l’on saisi un message, et un bouton pour le valider. Ces usages se mèlent dans un style propre à chaque utilisateurs, on trouve autant de façon de Twitter qu’il y a de Twitter.

La simplicité apparente cache une complexité qui échappe la plupart du temps à ceux qui croient, après quelques heures d’utilisation, avoir compris. Il faut en réalité plusieurs semaines avant de s’approcher, petit à petit, de la réalité qui se cache derrière twitter : une petite révolution, au même titre que le télégraphe ou le téléphone en son temps.

(article paru initialement en juillet 2009 dans ReadWriteWeb)

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