Censure en Tunisie : cachez moi ces filtres que je ne saurais voir

Il est évident que l’une des réalisations de sa majesté le Président en fuite Ben Ali était la censure de l’Internet (et pas que), ce qui lui a valu les honneurs de plusieurs organisations mondiales. Après son départ précipité et la libération d’Internet, beaucoup de citoyens ont crié victoire et se sont félicités de l’exploit.

Toutefois, RSF est resté vigilant, en indiquant dans son rapport 2011 relatif à l’état de la censure Internet, que la Tunisie reste un pays sous surveillance, mais qui a quitté la liste des ennemis d’Internet. En effet, dès le 25 janvier 2011, certains sites étaient déjà censurés.

L’accès à tous les sites web en Tunisie est libre, à l’exception des sites au contenu portant atteinte aux bonnes mœurs, comportant des éléments violents ou incitant à la haine.

La situation a depuis évolué, suite à la plainte portée par 3 avocats pour la censure des sites à caractère pornographique. Ceci a fait l’objet de moultes indignations, prises de paroles, prises de positions, ainsi qu’à un recours en appel par l’ATI qui vient d’être rejeté. Voilà donc pour le rappel du contexte.

Etant donné que prendre les problèmes par le petit bout de la lorgnette ne contribue pas à les résoudre mais plutôt à s’y enfoncer, il est important de prendre du recul et remonter d’un cran dans la réflexion. Le problème révélateur dans cette situation n’est pas pour autant la censure des contenus pour adultes mais plutôt dans l’acte de la censure. Une multitude de justifications et de raisons peuvent être invoquées, allant de la raison politique et la sécurité nationale jusqu’à l’atteinte aux bonnes moeurs. Et de même, autant de contre-arguments qui peuvent être avancés pour y répondre. C’est le serpent qui se mord la queue.

Ceci explique en partie le statu-quo d’une majorité des partis politiques tunisiens sur cette affaire, et qu’elle est restée confinée uniquement au sein de la micro-communauté des internautes tunisiens.

Donc s’il y a censure, et pour aller au bout de la procédure, du raisonnement et de la logique, il serait primordial de :

  • censurer les pages du journal Bild qui exhibent les formes des playmates allemandes qu’on trouve chez les épiciers et vendeurs de légumes
  • censurer les catalogues Carrefour, Géant & Co qui servent pour certaines personnes démunies d’accès à Internet d’assouvir leurs besoins
  • censurer des chaînes musicales orientales et occidentales étant donné qu’il y a plus de surfaces non couvertes que de surfaces couvertes
  • bannir les cours et publications scientifiques d’anatomie humaine, sexologie et gynécologie…
  • fermer les cabinets de gynécologues, obstétriciens…
  • détruire les statuettes du patrimoine carthaginois et romain qu’on trouve au musée du Bardo en l’occurence
  • renflouer les caisses du Minsitère de l’Intérieur et du Ministère de l’agriculture pour former et recruter des barbouzes et des indics pour surveiller les animaux et insectes en mode copulation, y compris les moustiques et les mouches
  • recruter des bac+8 pour alimenter et mettre à jour les listes des sites bannis et des mots clefs de filtrage
  • etc etc …

Personnellement, et ceci n’engage que moi, ces actions sont les prémisses d’une nouvelle forme de dictature, qui touchera très certainement et dans un avenir proche d’autres domaines et d’autres secteurs : journalisme, enseignement, médias, affaires sociales…

Les journalistes sont alors vivement invités à prendre en considération cette problématique, et à jouer leur rôle dans l’investigation terrain, car ça risque de les concerner très rapidement : accès aux sources, filtrage des publications, censure par les autorités ou encore par les RédacEnChef…

Il n’y aura plus de place alors pour le libre arbitre, pour la raison, pour l’intelligence. Je signale quand même que l’industrie du porno est l’une des industries les plus innovantes et reste toujours l’un des piliers du développement de nouveaux produits grand public du Web (les fameux 3P du Web : Pills, Porn, Poker).

Se renfermer développe l’ignorance et renforce les dogmes, affaiblit les capacités d’innovation, de production d’idées et de réflexions. Mettre en place des systèmes de lutte contre la censure coûte plus cher que de laisser-faire. Plusieurs études l’ont démontré depuis les années 90.

Rien ne vaut l’accompagnement pédagogique, la prise en main, la sensibilisation et l’expérimentation. C’est un signe de sagesse. Former les jeunes et les adultes, intégrer dans les parcours de formation dès le plus jeune âge des modules ou des ateliers de sensibilisation sont le meilleur gage d’une responsabilisation. Le budget alloué dans les systèmes de filtrage et autres postes de gestion peuvent en effet servir à la formation et la sensibilisation.Certes, ça prendra plus de temps, mais le résultat est plus viable.

Des voix s’élèvent pour appeler à des actions, à proposer des idées, à lancer des initiatives. A ce stade, tout est recevable. Que ceux qui veulent signer des pétitions pour une population de quelques milliers d’individus le fassent. Que ceux qui veulent aller crier devant le ministère de la justice le fassent. Que ceux qui veulent écire et publier des articles le fassent. Que ceux qui veulent organiser des recours en justice le fassent. Que ceux qui veulent médiatiser l’affaire le fassent.

Seul élément à prendre en considération dans tout ça, c’est le terrain et l’importance de la présence physique dans la sensibilisation à la cause.

Pour ma part, voici ce que j’ai décidé de faire. En m’inspirant d’une opération conduite par Amnesty il y a quelques années, il s’agit d’annoter des coupures de presse. Des articles avec des photos de dirigeants et de stars, vont servir de support pour y intégrer une phrase courte faisant le lien avec la lutte contre la censure, et éventuellement un hashtag ou un nom de code.

 

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Si cette initiative vous semble utile, que vous vous identifiez dedans, vous pouvez y participer. N’importe quel titre de presse peut être utilisée, dans n’importe quelle langue. Je contacterais quelques personnes pour la médiatisation de l’opération si elle prend un peu plus d’envergure et je passerais le message autour de moi. Faites en de même autour de vous si ça vous semble utile.

Illustrations CC de Andréia, Skye Suicide et equinoxefr

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