Un Tunisien entre la vie et la mort en France suite à un incendie dans sa cellule

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Cet article a été écrit par Yasmine Ryan,
Vous pouvez la suivre Yasmine sur Twitter à @YasmineRyan

Un prisonnier est décédé à la fin du mois de juin, et son co-détenu hospitalisé après qu’un incendie se soit déclaré dans sa cellule de Fresnes, prison « délabrée », datant du XIXe siècle.

Quelques heures après son arrestation par la police française pour une affaire mineure de drogue, Walid Ferdi trouvait la mort.

Son compagnon de cellule, Badiaa El Massi, un émigré Tunisien arrêté pour séjour illégal en France, a été plongé dans un coma artificiel, il est hospitalisé à Tours.

Les médecins restent sceptiques quant à ses chances de survie.

Les deux hommes ont eu la malchance d’être détenus dans la prison vieillissante de Fresnes, au sud de Paris, où aucun système d’alarme incendie ne s’est déclenché, comme l’ont confirmé les autorités de la prison à Al Jazeera.

Les policiers en charge de l’enquête affirment qu’El Massi a mis le feu à son jeune compagnon de cellule. Cependant, sa famille et son avocat affirment qu’il est plus probable que les deux hommes aient mis le feu à leurs matelas en signe de protestation contre leur détention.

Après une autopsie n’ayant révélé aucune trace de violence sur son corps, la famille de Ferdi a porté plainte pour homicide contre toute personne avérée responsable, sous prétexte que sa mort a été causée par le manque de sécurité et le fait que les surveillants n’ont pas réagi rapidement lorsque l’incendie s’est déclaré.

On ne sait pas précisément durant combien de temps ces deux personnes sont restées enfermées dans une cellule de 9m², inhalant des émanations mortelles, mais les premières investigations médicales laissent présager une exposition prolongée.

Ferdi, un citoyen français né de parents Algériens et ayant grandi dans le 18ème arrondissement de Paris, est mort asphyxié par la fumée. C’était la première fois qu’il se faisait arrêter, pour avoir vendu une petite quantité de résine de cannabis selon un site Web français local. Le jeune homme de 22 ans est mort dans la prison juste après l’ouverture de la porte de sa cellule. En dépit des efforts déployés, il n’a pas pu être réanimé. Al Jazeera n’a pu joindre ni sa famille ni son avocat.

El Massi présentait des brûlures au troisième degré sur 45 % de son corps. Les médecins de l’hôpital Trousseau estiment qu’en cas de décès, la mort serait probablement due à l’ampleur des dégâts subis par son système respiratoire. Ses reins ont lâchés et il est sous dialyse. Le personnel médical a refusé de parler directement à Al Jazeera.

Les prisons françaises sont largement perçues comme les plus délabrées des pays développés. Alors que le gouvernement français ne collecte aucune donnée sur l’ethnie ou la religion des détenus, les personnes familières du système carcéral estiment que plus de la moitié de la population des prisons du pays est d’origine Nord-Africaine.

Comme leurs prédécesseurs, les deux dernières victimes du système carcéral ont reçu très peu de sympathie ou d’attention, que ce soit de la part des institutions françaises ou du grand public, à part quelques brefs articles n’ayant pas relayé le nom des victimes.

Un commentaire sur le site internet du journal Libération résume ce qui semble être le point de vue général:

« C’est dommage. Il y en a encore un en vie. Deux de moins c’était mieux. », a réagit « Goulache », un des lecteurs de Libération
[ndlr: qui s’est probablement très mal exprimé, il est permis d’avoir des doutes sur la nature raciste du commentaire au vu de l’historique de Goulache]

Des prisons vétustes

Fresnes était une innovation architecturale lors de sa construction dans les années 1890, mais rien n’a été fait pour la maintenir en état et la rendre conforme aux normes d’hygiène et de sécurité actuelles.

De nos jours, elle est couramment qualifiée de prison « délabrée ».

Avec les célèbres prisons de La Santé et Fleury-Mérogis, Fresnes est l’une des trois prisons principales de la région parisienne, et la deuxième plus grande prison de France.

Pendant des années, les prisons françaises ont été sévèrement condamnées par les instances nationales et internationales, y compris par la Cour européenne des droits de l’homme et le Comité européen pour la Prévention de la Torture, pour manquement au respect du droit de vivre dans la dignité.

Les gouvernements successifs ont réformé à plusieurs reprises le système pénitentiaire, à partir des années 1980.

La pays a été choqué en découvrant le livre écrit il y a une dizaine d’années par Dr Véronique Vasseur, médecin à la prison de La Santé, dans lequel sont détaillées les conditions déplorables dans lesquelles les prisonniers sont contraints de vivre.

Des politiques de construction de nouveaux centres et d’amélioration des centres existants ont été adoptées en 2002 puis en 2009.

Mais les détracteurs du système soutiennent que l’accent a été mis sur la construction de nouveaux centres, tandis que peu d’efforts ont été consentis pour améliorer les prisons plus anciennes comme Fresnes et La Santé.

« Ils pensent en termes de répression » déclare Soumaya Taboubi, l’avocat de la famille El Massi, mettant en cause le manque de respect des normes de sécurité à Fresnes.

Dans son rapport de 2010 pour le Comité des Nations Unies contre la Torture, la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) a écrit qu’elle était « préoccupée par le fait que la réponse de la France au problème des prisons se concentre principalement sur la capacité des prisons françaises ».

La CNCDH a fait valoir que si les autorités n’ont pas su s’attaquer aux défaillances systémiques du système carcéral, c’est indubitablement à cause de l’escalade de la violence à l’encontre d’autrui, des automutilations et du taux de suicides parmi les détenus.

La France affiche l’un des taux de suicides en prison les plus élevés d’Europe, et les chiffres de la Comission nationale consultative des droits de l’homme indiquent que le taux augmente chaque annéee depuis 2006.

Plus de 50 suicides ont été enregistrés dans les prisons françaises depuis le début de l’année, selon l’ONG parisienne BAN Public, qui s’occupe des problèmes liés à l’incarcération.

La famille d’El Massi exclut l’hypothèse du suicide, et les avocats des deux hommes rejettent les affirmations de la police, selon lesquelles l’autopsie aurait révélé qu’il avait volontairement mis le feu à son codétenu.

Ils maintiennent que le feu a probablement été allumé à des fins contestataires.

Officiels anonymes

Al Jazeera a contacté le procureur de Créteil en charge de l’enquête interne sur les événements entourant l’incendie.

Bien qu’elle soit la seule personne autorisée à s’exprimer sur l’investigation, la Procureure refuse que son nom soit cité dans cette article, au motif qu’Aljazeera est « un média qu’elle n’aime pas du tout ».

Elle a confirmé l’absence d’alarme dans la cellule, et le fait que le personnel n’a découvert l’incendie que lorsque les gardiens présents dans les miradors ont aperçu de la fumée qui s’échappaient des fenêtres de la cellule, et ont donné l’alerte.

Malgré cela, elle maintient qu’à partir du moment où l’incendie s’est déclaré et du moment où le personnel de la prison a ouvert les portes des cellules, « seulement quelques minutes se seraient écoulées. »

La Procureur admet que les prisonniers tentent souvent d’attirer l’attention des gardiens en mettant le feu à leur cellule. Toutefois, elle refuse d’admettre que les prisons devraient être équipées d’un système d’alarme plus performant.

« Ce sont de très vieux bâtiments, qui ne sont pas tous adaptés pour ce genre d’équipement, » a-t-elle déclarée.

Elle a insisté sur le fait que l’incendie était « clairement volontaire » et a ajouté que El Massi aurait fait en sorte que la fumée ne sorte pas de la cellule.

Les autorités de la prison de Fresnes ont refusé de répondre à Al Jazeera, l’enquête étant actuellement en cours. Cependant, l’administrateur de la prison a pu être contacté par téléphone, et il a affirmé que les prisons étaient équipées d’alarmes anti-incendie situées dans les couloirs, mais qu’il n’y en avait pas dans les cellules.

De manière générale, le personnel compte sur les détenus des cellules voisines qui alertent les officiers en cas d’incendie, les portes massives ne permettant pas à la fumée de s’échapper des cellules.

Elle a admis que « pour que la fumée atteigne le couloir, il faut attendre un bon moment », et a refusant d’en dire davantage.

François Bès, de l’Observatoire international des prisons (OIP), rappelle que les prisonniers de Fresnes tentent souvent d’attirer l’attention de gardiens peu réceptifs en mettant le feu à leurs cellules.

« C’est un des moyens que les prisonniers utilisent pour appeler à l’aide, » dit-elle.

Apparemment, les normes de sécurité sont respectées et des alarmes anti-incendie sont installées dans les prisons récemment construites, mais ces mêmes normes ne sont pas respectées dans les anciennes institutions pénitentières.

« Si un surveillant de mirador a pu voir les flammes à travers les minuscules fenêtres des cellules, cela signifie que l’incendie s’était propagé de manière significative, » a affirmé Bes.

La réforme est la clé

Il a ajouté qu’après que l’alerte ait été donnée au personnel, il dit qu’il est probable qu’il y ait eu un retard supplémentaire avant l’ouverture des portes, les gardes n’étant pas autorisés à porter les clés des cellules, ils doivent appeler leurs supérieurs en cas d’incident.

Cependant, le procureur réfute l’idée qu’il y ait eu un délai avant l’ouverture de la cellule.

Avec un homme mort et l’autre plongé dans le coma, dont le pronostic vital est engagé, le seul espoir d’obtenir un compte rendu fidèle des événements dans la cellule ce soir-là repose sur l’enquête.

Me Taboubi, l’avocate de la famille El Massi, affirme que les autorités tentent de dissimuler la vérité sur les évènements, et que l’affaire devrait être immédiatement transférée à un Juge indépendant.

Les autorités pénitentiaires sont connues pour leur opacité, en particulier en ce qui concerne les décès dans les murs des prisons, affirme Me Taboubi.

Il s’agit d’une pratique répandue pour un enquête initiale d’être menée de manière interne. L procureur général en réfère ensuite aux autorités judiciaires si elles l’estiment nécessaire.

C’est uniquement à ce moment qu’un magistrat instructeur indépendant est nommé.

François Bes admet que les enquêtes internes ne sont « pas toujours très approfondies » et qu’il peut être difficile, pour des organisations indépendantes comme l’OIP, de savoir ce qu’il s’est réellement passé derrière les murs des prisons.

La famille d’El Massi n’a appris son arrestation ainsi que de son hospitalisation que le 8 juillet, par l’officier dirigeant l’enquête, celui-ci les informant que le jeune homme était hospitalisé à Tours.

Sa famille proche vit dans sa ville natale de Redeyef, dans la région difficile de Gafsa, au sud de la Tunisie, récemment en proie à des émeutes.

Ismail Trabelsi, un proche, a tenté d’obtenir une trace écrite de l’hôpital pour que les parents d’El Massi puissent obtenir un visa français, afin d’être proches de leur fils pendant ce qui sera probablement ses derniers jours.

Mais Trabelsi dit que le procureur de la République empêche l’hôpital de délivrer de tels documents à la famille.

« Chaque fois que l’on demande ce genre de document, on nous réponds la même chose. Que le Procureur de la République leur a dit de ne rien nous donner, » a déclaré Trabelsi à Al Jazeera.

A peu près deux cent personnes ce sont regroupées à Paris le 9 Juillet pour une marche silencieuse en support à Walid Ferdi, demandant des réponsent de la part des autorités.

Il y a également eu une manifestation lundi à Redeyef contre le mépris apparent du gouvernement français à l’égard d’El Massi, avec plus d’une centaine de personnes scandant « Sarkozy sale lâche, tu ne peux pas insulter les migrants ».

Des manifestants tunisiens réclament des explications sur le fait qu’El Massi soit resté enfermé dans la cellule d’une prison française en proie aux flammes. [Ridha Ezdini]

Un groupe Facebook en support du Tunisien a rassemblé plus de 1900 membres au moment de l’écriture de cet article.

Moeheddine Cherbibe, de la Fédération des Tunisiens pour une Citoyenneté des deux Rives (FTCR), une ONG française, a affirmé que les autorités française ne devraient pas arrêter des personnes sous prétexte qu’ils n’ont pas reçu de permis de séjour français.

Cherbibe dit qu’El Massi était probablement très perturbé après avoir été arrêté à un contrôle de police à la gare du Nord, à Paris, ce qui l’a incité à protester.

« Nous voulons une enquête sérieuse, car aucune réponse n’a été donnée, et à ce jour, il n’y a même pas de juge d’instruction affecté à cette affaire » dit-il.

Trabelsi a affirmé qu’El Massi était détenu dans le Centre de Détention de Vincennes, à l’ouest de Paris, car son statut d’immigré posait problème, mais qu’il est parvenu à s’en évader, et qu’il avait auparavant passé plusieurs mois dans la prison de Fresnes sous une fausse identité.

« C’est un tunisien sans permis de séjour français, ils n’ont pas pris son cas au sérieux et ils ne vont pas sacrifier 20 gardiens de prison pour un Tunisien. » a déclaré Ilhem El Massi, sa sœur, dans une interview téléphonique depuis Redeyef.

« Ils ne veulent rien dire et ne veulent pas être tenus responsables. »

Retrouvez Yasmine Ryan sur Twitter: @YasmineRyan

Traduction réalisée de façon collaborative sur PiratePad par des citoyens libres de Tunisie, de France, et des internets.

Illustrations issues de Gregory Fischer, GoogleEarthFan, le Skyblog (sans doute pas officiel) de la prison de Fresnes, Le Parisien,

update 17h00: Modification du titre – en croisant avec la dépèche AFP, il s’avère que le détenu décédé est d’origine Algérienne, et que celui actuellement dans le coma est Tunisien.

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Auteur:Yasmine Ryan

Yasmine Ryan est journaliste à Al Jazeera anglophone, où elle se consacre à la couverture des événements en Afrique du nord et à la politique Française. Elle a couvert la révolution Tunisienne depuis ses premiers jours, des semaines avant que d'autres journalistes anglophones s'intéressent au sujet et ne réalisent la signification de ce qui était en train de se passer. A la chute de Ben Ali, elle a voyagé au centre du pays dans la ville de Sidi Bouzid afin de recueillir des témoignages sur Mohamed Bouazizi, le vendeur ambulant dont l'immolation a déclenché le printemps arabe. Dans la nouvelle Tunisie, Yasmine a contribué a informer le monde sur les transformations sociales et politiques qui secouent le pays depuis le départ de Ben Ali. Avant de rejoindre Al Jazeera, Yasmine a travaillé pour le International Herald Tribune et le New York Times.

Une Réponse à “Un Tunisien entre la vie et la mort en France suite à un incendie dans sa cellule”

  1. 25 octobre 2017 à 10:38 #

    Votre site est intéressant!

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