Afficher ses opinions : la communication politique dans la Syrie du « printemps 2011 »

Hypotheses.org est une plateforme de publication de carnets de recherche. Il s’agit d’une initiative du Centre pour l’édition électronique ouverte (Cléo), laboratoire du CNRS, de l’EHESS, de l’Université de Provence et de l’Université d’Avignon, qui met en oeuvre notamment le portail Revues.org.
Cet article est le premier d’une série sur ce sujet écrits par 
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Entre autres conséquences, les différents soulèvements récents dans le monde arabe ont provoqué une véritable révolution dans la communication politique ; d’abord dans le camp des manifestants, mais également, c’est plus inattendu, du côté des instances officielles. Impossible de présenter en quelques lignes l’incroyable inventivité, sur le plan du langage et/ou de l’image, des mouvements de protestation.

En attendant que les autres révolutions arabes soient elles aussi documentées, deux références pour ce qui est de l’Egypte, trouvées l’une et l’autre dans le récent mais déjà incontournable Jadaliyya : en premier lieu, un article d’Elliott Colla, un des premiers à avoir tenté d’éclairer certains aspects de ce qu’il nomme la « poésie de la révolte » (Poetry of Revolt), au sens littéral du terme, à savoir le rôle de la parole poétique dans les événements qui ont conduit à la mobilisation de millions d’Egyptiens pour réclamer la chute du régime ; dans le même ordre d’idée, Jadaliyya signale également, sous le titre « soulèvements esthétiques » (Aesthetics Uprisings), un dossier réalisé par la revue d’art ArtәEast : Signs of the Times : the Popular Literature of Tahrir, quarante pages de photos et d’analyses, réunies par Rayya El Zein et Alex Ortiz, intégralement disponibles en ligne). Précipitez-vous, c’est à la fois magnifique, instructif et réjouissant !

Beaucoup moins créatives sans doute, mais tout de même intéressantes à noter pour ce qu’elles révèlent des mutations que le monde arabe est en train de vivre, les tentatives de la part des instances officielles de renouveler leur communication. Cela passe d’abord par l’adoption de nouveaux canaux. Pour rester sur le terrain égyptien, le Haut Conseil des forces armées a ainsi ouvert, dès la mi-février, une page Facebook. Avec des fortunes diverses, il a été imité depuis par le Cabinet du Premier ministre, par le ministère des Affaires étrangères, et même par celui de l’Intérieur, naguère plus préoccupé, comme le rappelle cet article dans Al-Akhbar, de faire la chasse aux activistes égyptiens sur le Net !

Au-delà des supports, les événements actuels ont accéléré une évolution déjà commentée sur CPA à l’occasion de la triomphale réélection de Moubarak en 2005 (88,5 % des voix !), mais aussi lors des événements du Liban en 2007 (deux billets, ici et ). Forte d’une longue tradition graphique liée notamment à son rôle dans la presse et l’édition arabe, plaque-tournante des industries publicitaires au temps du numérique, Beyrouth annonçait le renouvellement de la communication politique, visiblement ressenti comme nécessaire par les principaux intéressés, à savoir les hommes de/du pouvoir.

Dernier exemple en date, la Syrie de Bachar al-Assad, confrontée à une vague de protestations depuis bientôt deux mois (date des premiers appels à manifester sur Internet). Là encore, dans ce pays aujourd’hui dirigé par celui qui fut naguère le président de sa Société d’informatique, les nouveaux canaux sont bien entendu investis : des années après que le président eut lui-même inauguré sa page Facebook (à nouveau autorisé dans le pays, depuis février dernier), c’est Ibrahim al-Mouallem, le ministre des Affaires extérieures, qui communique désormais par Twitter… Mais c’est toutefois dans le domaine des contenus que la communication politique a connu sa plus grande transformation (on se gardera bien d’utiliser dans ce contexte précis le mot de révolution…)

 Il faut dire que l’on part de très très loin. Remarquablement analysée par une universitaire américaine (Ambiguites of Domination : Politics, Rhetoric, and Symbols in Contemporary Syria), la rhétorique du pouvoir syrien est restée, des années durant, figée dans le bronze ! (ill. ci dessus). Placée sous le signe de la continuité (ill. ci dessous), l’arrivée au pouvoir du fils de Hafez al-Assad se traduisait, il y a peu encore, par un relatif « effacement » (au sens propre et au sens figuré) de la figure présidentielle.

Il y a quelques mois, les Damascènes avaient ainsi pu découvrir le nouveau look du siège des Forces armées aériennes, dépouillé du portrait paternel (ill. ci-dessous). Dans une ville où l’espace public est largement saturé de signes, la figure présidentielle n’était plus souvent qu’une image parmi bien d’autres (ill., en haut de ce billet).

Les événements actuels ont naturellement tout changé. Confronté à une contestation que ni les annonces de réforme ni la répression ne semblent devoir affaiblir, le pouvoir en place cherche à mobiliser ses partisans. Renouant avec les codes communicationnels en vigueur dans un passé encore récent, la rue syrienne est à nouveau totalement saturée de portraits du président ; si bien qu’il est impossible de s’y déplacer sans se retrouver en quelque sorte face à face avec l’incarnation de la légitimité politique. A quelques différences près toutefois qui méritent d’être notées.

Cette évolution vers une sorte d’individualisation du soutien citoyen, spontané ou plus ou moins contraint, s’accompagne, sur le plan du goût, d’une modernisation des idéaux esthétiques, désormais gagnés par les standards globalisés. Conformément au désir de Bachar al-Assad d’apparaître comme un président jeune et modernisateur, on observe un rajeunissement de l’iconographie, tant sur le plan de l’image que du slogan (ill. ci dessous), au risque d’interférences avec les codes iconographiques de l’imagerie populaire, dans le registre sentimental (ill. ci dessous).

 En plus de l’affichage en quelque sorte traditionnel, sur les édifices officiels qui, paradoxalement, sont en partie restés à l’écart du phénomène, ce qui frappe c’est d’abord le caractère individuel, et en principe volontaire, des marques ostensibles d’allégeance : boutiques, voitures, mais aussi portes et fenêtres où est placardé le portrait du président, pour afficher son soutien au régime (ill. ci dessous).

Massive dans un premier temps, cette forme de manifestation semble avoir quelque peu régressé, peut-être à cause de mesures de rétorsion prises par des adversaires du régime (on a ainsi parlé de pare-brises fracassés par des opposants au régime).

Autant d’évolutions parfaitement en phase avec le discours officiel qui, lui aussi, s’est « modernisé », en empruntant les canaux de la communication contemporaine, y compris ceux des supports publicitaires (ill. ci dessous).


Un transfert de format qui n’est pas sans introduire de profondes modifications dans le contenu des messages : si le visage présidentiel n’est plus l’unique icône susceptible d’incarner l’unité de la nation, laquelle peut s’énoncer dans sa forme la plus dépouillée, celle du drapeau national, le plus souvent ce sont les techniques du langage publicitaire qui sont sollicitées, avec une étroite association du texte et de l’illustration (ill. : panneau publicitaire ; les différents mots, autour du thème de la dissension, dessinent un pistolet).

A défaut des réformes dont il reconnaît la nécessité, le pouvoir syrien affiche son désir d’aggiornamento en multipliant des mots d’ordre qui claquent comme des slogans publicitaires (ill. ci dessous)…

Ce lifting de la communication politique sera-t-il suffisant pour convaincre la génération des « natifs du numérique » ? Pour l’heure, on se contentera de noter que cette débauche de portraits et de slogans coïncide, assez curieusement, avec une autre campagne officielle (image ci-dessous), passée, elle, inaperçue :

 

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Article original sur Hypothèse.org 

Retrouver nos billet sur la Syrie et l’opération #OpSyria à laquelle nous contribuons.

 

 

 

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Une Réponse à “Afficher ses opinions : la communication politique dans la Syrie du « printemps 2011 »”

  1. elo
    18 août 2011 à 18:31 #

    Dommage, pour ceux qui ne parlent malheureusement pas l’arabe, que les inscriptions ne soient pas traduites.

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