La vie sous surveillance en Libye

En Août 2010, le journaliste Libyen Khaled Mehiri (photomontage ci-dessus) envoyait un courriel à son rédacteur en chef à al-Jazeera, lui proposant un article sur l’étrange façon dont le régime Kadhafi orientait ses efforts en matière de lutte contre la corruption. Avant même que l’article ne soit écrit, le régime était au courant de son existence. Les agents de la sécurité Libyenne l’avaient intercepté grâce à un système de surveillance acquis auprès d’une entreprise Française, Amesys.

The Wall Street Journal est un quotidien national americain qui traite de l’actualité économique et financière, créé à New York par Dow Jones and Company.Il est le quotidien économique et financier le plus vendu au monde et sa diffusion aux États-Unis a desormais depassé celle du quotidien généraliste USA Today depuis octobre 2009.
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Cet article est le fruit de la collaboration de  Margaret Coker et de Paul Sonne.

Depuis des mois, les agents surveillaient les emails du journaliste ainsi que son compte Facebook à l’aide des outils fournis par Amesys, imprimant et stockant ses messages dans un fichier que le Wall Street Journal a retrouvé dans un centre abandonné de surveillance électronique à Tripoli. En janvier 2011, alors que le printemps arabe explosait en Tunisie voisine et que la contestation montait en Libye, Mr Mehiri a été convoqué à une rencontre en tête-à-tête avec le chef des services de renseignement de Muhamar Kadhafi, Abdullah Senussi, dont M. Mehiri indique qu’il lui a intimé l’ordre de ne pas publier les remarques que lui avait faites certaines figures de l’opposition à Kadhafi.

Cette opération de surveillance provoque des maux de tête à Amesys, filliale de l’entreprise technologique française Bull SA. Un député du Parti Socialiste, Christian Paul, réclame une enquête parlementaire sur tout rôle de facilitateur qu’a pu jouer le gouvernement Français dans la vente d’équipements à la Libye par Amesys. Des groupes de défense des Droits de l’Homme ont déposé plainte pour demander aux procureurs français d’enquêter sur Amesys à propos de ce qu’ils qualifient de possibles violations des lois sur l’exportation et de complicité d’actes de torture. Pour l’instant aucune procédure n’a encore été engagée suite à ces plaintes.

L’entreprise française reconnaît avoir vendu des équipements de surveillance du Web à la Libye mais nie avoir fait quoi que ce soit de condamnable.

« Toutes les activités d’Amesys se conforment strictement aux obligations légales des conventions internationales, françaises et européennes. » affirme un porte-parole. « Nous sommes tout à fait prêts à répondre à quelque questions que les autorités légales pourraient avoir à nous poser. »

Les sources gouvernementales officielles indiquent que la présidence et le ministre de l’Intérieur de l’époque, Nicolas Sarkozy, avaient été informés des négociations d’Amesys et du contrat à venir en Libye comme c’est l’habitude. Néanmoins, les autorités françaises n’avaient pas opposé de véto à l’exportation des technologies Amesys en Libye, dans la mesure où ce type d’équipements ne recquiert pas d’autorisation spéciale pour être est vendu hors de France. Selons ces mêmes sources, M. Sarkozy, élu président en mai 2007, a refusé par la voix de son porte-parole de se livrer à tout commentaire.

Dans leurs communiqués, Amesys et sa maison mère, Bull, ont insisté sur le fait qu’en 2007, année de la signature du contrat, la Libye était devenue un allié des gouvernements occidentaux contre le terrorisme. Les démêlés de M. Mehiri avec l’équipement de surveillance libyen montrent comment la technologie Américaine et Européenne d’interception des communications, bien qu’exportée au prétexte de traquer les terroristes, peut, au lieu de cela, être utilisée contre les opposants politiques, les défenseurs des droits de l’Homme, les journalistes ou les ennemis quotidiens de l’État — toutes ces catégories apparaissant dans les fichiers de la surveillance libyenne examinés par le Wall Street Journal.

L’histoire souligne également la façon dont les équipements de renseignement gérés par M. Senussi, le chef des renseignements, avaient envahi la vie des Libyens avec la connivence de l’Occident.

M. Mehri qualifie la décision d’Amesys de vendre à la Libye un équipement d’espionnage invasif, en dépit de l’historique répressif de Kadhafi, « d’acte de lâcheté et de violation flagrante des Droits de l’Homme » et ajoute « pour moi, ils sont donc directement impliqués dans l’œuvre du régime criminel de Kadhafi. »

M. Senussi est recherché par la Cour Pénale Internationale de la Hague pour crimes de guerre, du fait de son rôle dans la répression brutal des manifestants libyens au printemps dernier. Il y a environ trois semaines, les forces loyales au gouvernement de transition libyen ont indiqué l’avoir arrêté, mais le gouvernement ne l’a pas confirmé. Sa localisation demeure incertaine.

Philippe Vannier, ancien dirigeant d’Amesys et actuel président de Bull, a été aperçu lors d’une rencontre à Tripoli avec M. Senussi courant 2007, selon une source proche de l’affaire. Ni Bull, ni M. Vannier n’ont souhaité s’exprimer sur ce point.


M. Senussi est depuis longtemps considéré par les défenseurs des Droits de l’Homme comme l’un des agents les plus impitoyables de Kadhafi, soupçonné d’avoir joué un rôle dans les assassinats de dissidents libyens à l’étranger. En 1999, une cour française l’a condamné par contumace en tant que cerveau de l’explosion d’un avion français en Afrique centrale, qui avait fait 170 morts, en 1989.

Les autorités libyennes avaient refusé de mettre M. Senussi à disposition de la justice française pour interrogatoire. Il demeure incertain à ce jour qu’il ait fait la moindre déclaration publique sur cet attentat ou les assassinats dont il est accusé.

M. Mehiri a contrarié du régime de Kadhafi par le biais d’articles traitant des violation de droits. Il a écrit sur la persistance de la pauvreté malgré la mâne pétrolière Libyenne. Certains ont fini par le considérer comme un expert sur le massacre de plus de 1200 détenus à la prison d’Abu Salim en juin 1996, après qu’il ait passé des mois à interviewer leurs proches et des survivants.

M. Mehiri, 38 ans, a grandi dans un village en périphérie de la ville de Benghazi, à l’Est de la Libye, où il a étudié le journalisme. Il a travaillé pour différents média Libyens dont certains ont été interdits. Lorsque l’accès à internet s’est répandu dans le pays, vers 2004, il a travaillé pour des sites d’actualités en Arabe, dont l’un des sites dissidents majeurs en Libye : Libya Today. En 2007, il a commencé à écrire pour le site web d’al-Jazeera, la chaîne de télévision arabe basée au Qatar.

« J’avais l’ambition de réaliser un journalisme professionnel et libre dans mon pays, » explique M. Mehiri. « Pour cette raison, j’ai décidé de ne pas quitter le terrain et de poursuivre mon travail quelles que soient les circonstances ou les menaces contre moi. »

« Ces menaces allaient et venaient » dit-il. Au milieu des années 2000, il s’est retrouvé accusé dans une série de « procès-harcèlements » comme il les appelle, intentés par des personnes dont il avait dénoncé les liens avec les agences de sécurité. Des avocats des Droits de l’Homme sont venus le défendre et l’ont aidé à éviter de sévères condamnations et de lourdes peines de prison.

En 2009, cependant, il a été inculpé du crime consistant à travailler sans autorisation légale pour une agence de presse étrangère, après une interview controversée donnée à al-Jazeera. Au cours de celle-ci, il avait déclaré, suite à son reportage sur les massacre perpétrés dans une prison Libyenne, que M. Senussi était présent sur les lieux ce jour-là, une conclusion à laquelle des organisations comme Humans Rights Watch étaient également parvenus en se basant sur les témoignages de survivants.

M. Mehiri explique qu’un procureur l’a autorisé à rester libre à condition qu’il émarge chaque semaine au bureau central de la justice de Tripoli. Le harcèlement des agences de renseignement s’est cependant intensifié, dit-il, allant jusqu’à des interrogatoires par des procureurs lui disant qu’il faisait l’objet d’enquêtes pour espionnage et menace de la sécurité nationale — des crimes passibles de la peine de mort.

Pendant cette période, Kadhafi, longtemps considéré comme un paria par les gouvernements occidentaux, récoltait les fruits d’une reconnaissance toute nouvelle. La Libye avait commencé à sortir de son isolement aux alentours de 2003 en renonçant à son programme de production d’armes de destruction massive, en acceptant d’aider à lutter contre le terrorisme et, ensuite, en payant de fortes compensations financières aux familles de victimes du terrorisme, y compris celles des victimes de l’attentat de Lockerbie en Écosse, dont l’auteur, libyen, avait été condamné.

En 2007, M. Sarkozy accueillait Kadhafi à l’Élysée lors d’une visite officielle en France, la première en plus de trente ans.

Le régime Libyen avait saisi l’occasion pour améliorer ses capacités de surveillance à l’aide des technologies françaises, de source proche de l’affaire. Amesys indique avoir signé son contrat avec la Libye cette année là puis avoir installé en 2008 son système de surveillance « Eagle » ainsi que des ingénieurs pour aider à le mettre en place. Des proches du dossier notent que le système était pleinement opérationnel à partir de 2009.

A partir de ce moment, le gouvernement Libyen était en possession d’un nouvel outil très performant pour traquer ses adversaires. Le système interceptait le trafic en provenance des principaux FAI Libyens et le redirigeait tout simplement vers le centre de surveillance situé à Tripoli, découvert par le Wall Street Journal en août dernier après la prise de la capitale par les rebelles.

À l’intérieur, un mur d’équipements de couleur noirs de la taille de réfrigérateurs inspectait le trafic internet, ouvrant les courriels, récupérant les mots de passe, espionnant les discussions instantanées en ligne, et cartographiant les connections entre les différents suspects. Un panneau sur le mur de la pièce principal affichait le nom, le numéro de téléphone français ainsi que le mail professionnel d’un employé d’Amesys, Renaud Roques, à appeler en cas de problème technique. M. Roques n’a pas répondu à nos sollicitations de commentaire. Le porte-parole d’Amesys a indiqué que l’entreprise n’a pas la maîtrise de l’usage qui est fait des équipements du centre de surveillance.

Dans une pièce voisine, un dossier sur M. Mehiri, relié dans un classeur vert marqué du sceau des services de sécurité intérieur Libyens se trouvait parmi une multitude d’autres, entassés sur des étagères allant du sol au plafond. Il atteste qu’il faisait l’objet d’une surveillance électronique au moins d’août 2010 et jusqu’en février dernier.

Le dossier consiste en une douzaine de pages de courriels. Toutes présentent la mention https://eagle/interceptions » dans le coin supérieur droit, une indication que les agents imprimaient ces messages depuis la plateforme Eagle du système d’interception d’Amesys.

Le dossier montre un journaliste travaillant à une instruction sur la face cachée du régime Libyen, tout en luttant pour tenir à distance la pression exercée par le régime.
Dans un courriel à un membre de l’association Human Rights Watch, M. Mehiri s’inquiète d’une poursuite pour diffamation, dont il craint qu’elle ne devienne prétexte à une arrestation. Dans un autre, il informe cette chercheuse sur la date de sa première audience et l’informe sur le cas d’un autre journaliste Libyen.

« Merci de ne pas révéler pas mon identité parce que les choses sont assez risquées ici » écrit-il. « Nous espérons que vous soutenez les journalistes Libyens. »

La majeure partie du dossier est constituée de courriels échangés par M. Mehiri avec d’autres jounalistes, y compris des rédacteurs en chef d’Al-Jazeera, à qui il expose ses idées d’articles. L’une d’entre elles était d’écrire un article au sujet d’un fils de Kadhafi qui avait prétendu qu’il n’y avait aucune révolte en Libye. Une autre idée à laquelle il réfléchissait concernait la façon dont la Libye versait des compensations financières aux victimes des attentats de l’IRA, qu’elle avait aidé à s’armer à une époque, mais pas aux victimes maltraitées dans les prisons Libyennes.

M. Mehiri soupçonnait depuis longtemps que ses communications étaient surveillées, mais n’en a eu la confirmation qu’en janvier lors d’une rencontre avec une source de longue date, un cousin et conseiller politique de Kadhafi. Il indique que l’homme lui avait dit que le régime possédait des copies de ses courriels. « Il me décrivait même les couleurs du texte écrit par mes correcteurs quand ils modifiaient mes écrits » ajoute-t-il.

Quelques jours plus tard, M. Mehiri s’est trouvé confronté à l’officier en charge de l’équipe de surveillance qui l’avait traqué. Il a été convoqué à une rencontre avec M. Senussi à Tripoli le 16 janvier. Deux jours après que le président tunisien Zine el Abedine Ben Ali ai été démis de son poste, signal de l’explosion totale du Printemps Arabe.

M. Mehiri raconte qu’il s’est présenté pour son entrevue au bureau de M. Senussi habillé d’un jean, d’une paire de tennis et d’un vieux blouson, des signes d’irrespect dans sa culture parce qu’il voulait montrer qu’il n’était pas effrayé.
Leur entretien a duré quatre heures. M. Senussi, un homme aux cheveux bouclés noir de jais, aux yeux petits et enfoncés, lui a parlé du besoin de réforme en Libye, lui a dit que le gouvernement était intéressé par le changement, mais il a également lancé des menaces subtiles mais claires, explique Mehiri. Il l’a averti de ne pas publier les propos de certains d’activistes clés, et a rappelé au journaliste qu’il pourrait être à nouveau arrêté par la police du fait de sa précédente condamnation.

« Il me repprochait ma façon de couvrir les évènements » indique M. Mehiri « Je lui ai parlé de moi, de ma famille, de ma profession, de l’origine et de l’histoire de ma tribu. J’ai découvert qu’il connaissait déjà toutes les informations qui me concernait. »

Après cet entretien, les agents libyens ont continué d’intercepter les courriel de M. Mehiri. Ils ont imprimé l’un de ceux qu’il a envoyé deux jours plus tard à ses rédacteurs en chef à al-Jazeera.

« Demain, des journalistes ici manifestent contre la confiscation des biens des gens », rapporte-t-il. « Dois-je réaliser un reportage ? »

La surveillance a continué après que le soulèvement ait commencé.

Le 25 février, les agents Libyens interceptent un courriel envoyé par un professeur de droit Libyen, Mme Faiza Al Basha, adressé à un groupe incluant M. Mehiri et des employés du département d’État Américain ainsi qu’à une agence des Nations Unies, dans lequel elle préconise de tenter de convaincre Google d’ouvrir dans Google Earth une vue en temps réel des évenements qui pourrait « nous aider à renseigner les positions des personnels de sécurité et ainsi d’en informer les manifestants afin qu’ils les évitent. » Mme Basha y confirme faire cette suggestion afin « d’aider les rebelles à réussir la libération ».

À ce moment-là, M. Mehiri ne consultait pas ses mails. Bien qu’il ait couvert les manifestations durant les premiers jours qui ont suivit leur débuts dans l’Est de la Libye, le 15 février, il a commencé à s’inquiéter de la possibilité que, si le régime venait à lancer des troupes sur Benghazi, on lui ferait probablement payer ses années passées à le critiquer. Craignant également pour sa femme et son jeune fils, il a alors pris la décision de déposer son magnétophone et son carnet de notes et s’est caché. Il a ensuite fait profil bas durant le reste de la guerre.

M. Mehiri raconte : « Quand j’étais dans la clandestinité, des quantités de nouvelles évoquant la répression ne furent pas publiées. » Il ajoute que durant les évènements, le médium a été le message (medium has been the message) : « La surveillance seule ne suffit pas à terrorriser les gens ».

M. Mehiri est sorti de la clandestinité en septembre, peu de temps après que les rebelles libyens aient pris le contrôle de la capitale. Il est de retour à Benghazi et écrit désormais à propos des changements politiques en Libye pour al-Jazeera.

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source : The Wall Street Journal

auteurs : Margaret Coker et Paul Sonne

traduit par des internautes anonymes du monde entier (stats)

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