Paris brûle-t-il ?

Avec un taux de chômage qui dépasse 40% chez les jeunes en banlieue (.pdf), qui explose chez les jeunes diplômés, des villes où 44% des mineurs vivent sous le seuil de pauvreté et un système scolaire incapable de faire face aux besoins spécifiques des zones dite ‘sensibles’ (.doc) la situation des banlieues Françaises est – sur le papier – aussi explosive que celle qui a fait de Sidibouzid le foyer de départ du ‘printemps arabe’.

Ce constat, bien qu’alarmiste, est cependant partagé par beaucoup de politiques qui se sont penchés sur ces deux sujets – les révolutions en cours et la crise des banlieues – à l’instart du président Socialiste de la région PACA, Michel Vauzelle, qui déclarait, à l’occasion du Rapport d’Information par la Commission des Affaires Etrangère sur le « Printemps Arabe », en évoquant la révolution Tunsienne :

Ce qui se passe aujourd’hui chez eux se passera un jour en France. Il ne faudrait pas regarder la région comme une banlieue de l’Europe et se préparer à riposter par la violence comme nous le faisons parfois dans les banlieues de nos villes, en postant des canonnières dans les détroits méditerranéens.

Riposter par la violence – sans doute une allusion à Michèle Alliot Marie qui souhaitait préter assistance à Ben Ali lors de la révolution Tunisienne.

C’est pourtant bien le scénario auquel se prépare l’Etat Français.

Depuis des mois, la police et la gendarmerie s’entrainent à des exercices de simulation d’un embrasement généralisé des banlieues, et le recours à l’armée est envisagé sans état d’âme.

Dès 2008, le « Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale » rapprochait sécurité et défense en proposant que l’armée de terre soit partiellement réorientée vers la protection du territoire national, et la loi du 29 juillet 2009 de programmation militaire, qui fait entrer dans le droit Français le concept de « sécurité nationale », mettait en place une nouvelle approche de la mission de l’armée. Le rapprochement gendarmerie/police accentue cette évolution : sécurité et défense sont désormais confondus.

Récemment, lors d’une entrevue avec Fhimt.com à Tunis, un officier de réserve de la gendarmerie nationale nous confiait – sous couvert d’anonymat – sa crainte de voir la situation dégénérer rapidement en cas d’émeutes. Expliquant, à la lumière de récents exercices qu’il dirigeait, à quel point les bavures seraient inévitables, en particulier au sein des forces de police. L’armée – dont fait partie, du moins en terme de valeurs – la gendarmerie, semblant plus à même selon lui, d’accepter des pertes dans ses rangs sans pour autant perdre son sang froid et son honneur.

Du coté des forces de l’ordre, tout est en place dans les esprits pour que cela se passe au plus mal. Dans un récent sondage du Cevipof, Marine Le Pen obtient un score de 37% d’intentions de vote, devançant de loin Nicolas Sarkozy avec 27%.

Les militaires prédisent une catastrophe

Les militaires Français, eux, ne semblent pas emballés à l’idée d’intervenir dans les banlieues : témoin le long fil de discussion qui s’étale sur plusieurs mois dans le forum de armees.com, une publication du ministère de la défense, où sous couvert d’anonymat, de nombreux militaires de tous les corps d’armée discutent du sujet et rejettent l’idée.

« Les militaires servent leur pays, a quel moment sert on son pays en tirant sur son propre peuple ? (…) foutre des militaires avec des famas bien en apparence, pour faire peur, ou instaurer un régime de peur ? Ça ne rendra que les personnes plus violente. Et après quoi ? On donne l’ordre de tirer a la moindre incartade ? On instaure un régime totalitaire ? » (Numerobix – équipes de spécialistes, armée de terre)

« Tout ça me fait penser à une série que j’ai regardé hier sur mon ordinateur… Un commandant disait à une présidente : « l’armée est faite pour combattre l’ennemi de l’état et la police pour protéger le peuple. Si l’armée devient la police, il y a un risque de transformer le peuple de l’état en l’ennemi de ce même état. » – ça résume ce que j’en pense. Mettre l’armée là où elle ne doit pas être ne fera qu’envenimer la situation » (Gamling – Caporal-Chef)

Du coté des spécialistes en stratégie militaire, l’analyse n’est pas plus rassurante. Le Lieutenant Colonel Ludovic Monnerat de l’armée Suisse considérait la situation Française, au lendemain des émeutes de 2005 dans une note sur Checkpoint-Online, un site militaire Suisse, comme étant le précurseur d’une guerre civile.

« Les violences urbaines qu’a connues la France ont révélé une situation de conflit de basse intensité. La mise au défi des pouvoirs publics signifie que l’heure est à la confrontation, et qu’une guerre civile d’un nouveau genre est inévitable. »

Mais si, comme le soulignent ces militaires, du Caporal-Chef au Lieutenant Colonel, la situation ne peut qu’empirer, cela pourrait également servir certains intêrets.

La situation catastrophique de Nicolas Sarkozy dans les sondages, à quelques semaines des élections présidentielles, et les discours sans cesse plus haineux et provocateurs de son ministre de l’intérieur Claude Guéant, ne sont pas sans rappeler une stratégie gagnante, qui avait vu le score de popularité de Nicolas Sarkozy bondir au lendemain de la crise des banlieues de 2005.

A l’époque, alors ministre de l’intérieur, celui qui est aujourd’hui président de la république Française déclarait :

« La première cause du chômage, de la désespérance, de la violence dans les banlieues, ce n’est pas la crise économique, ce ne sont pas les discriminations, ce n’est pas l’échec à l’école. La première cause du désespoir dans les quartiers, c’est le trafic de drogue, la loi des bandes, de la dictature de la peur et la démission de la République. »

Des mots qui aujourd’hui ne surprendraient même pas s’ils sortaient aujourd’hui de la bouche de Claude Guéant.

De là à y voir une stratégie de la dernière chance pour 2012, qui ferait d’émeutes généralisées dans les banlieues Françaises un tremplin pour un second mandat, il n’y a qu’un pas.

Mais les politiciens sont bien trop honnêtes pour risquer ainsi des vies humaines sur de simples calculs électoraux. Ou pas.

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3 Réponses à “Paris brûle-t-il ?”

  1. Poliu
    7 mars 2012 à 10:23 #

    Bonjour Fabrice,

    Merci pour cet article qui rend bien compte du malaise de certains militaires face à ce genre de situation. Malheureusement, je dis bien certains.
    Réserviste depuis 7 ans en Gendarmerie, je partage les propos que tu rapportes de cet officier de réserve. Bac+5 en sciences sociales je me lance dans la recherche sur la violence mais dans un terrain du travail social. De plus en plus, je vois se creuser un écart, un malaise face à tous cela. Dans le cadre de ma recherche, j’arrive à problématiser, mettre en forme des hypothèses et construire une méthodologie pour y répondre. Je travaille pour penser ces problématiques massives d’exclusion et avec mes camarades de promo de penser les dispositifs pour changer les choses.
    Dans le cadre de mes activités de réserve, je sens aussi un malaise. Un général a présenté quelques mots pour la nouvelle année dans mon assoc de réserviste (il me semble que c’était le C2 de la région IDF) en disant, qu’il faut régarder ce qu’il se passe au-delà de nos frontières et se poser les bonnes questions. Si cela arrive chez nous, quelle sera la position de la Gendarmerie (la même qui organise colloque sur colloque pour discuter de sa place dans la République et son identité) ? Certains camarades du mdr à l’officier supérieur chuchottaient : un militaire se doit de refuser un ordre illégal.

    En tout cas pour moi, la question est claire, je refuserai cet ordre avec toutes les conséquences que cela pourrait engendrer.

  2. Fabrice Epelboin
    7 mars 2012 à 10:34 #

    Merci pour ce commentaire, et tenez nous au courant des résultats de vos recherches 🙂

    Décidément, le paralléle entre la France et la Tunisie ne s’arrête pas aux régions défavorisées, il semble que d’un coté comme de l’autre de la Méditerranée l’armée ait un sens de l’honneur qui n’a pas cours au sein des forces de police.

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