Bull : #LesDix Cavaliers de l’Apocalypse

Depuis le temps que nous travaillons sur la mise à jour des technologies de surveillance, en Tunisie, en Libye, en Syrie, en Iran, au Maroc, au Gabon et ailleurs, nous avons eu l’occasion de faire face à tout un arsenal de mensonges et de justifications venus du camp d’en face.

Au lendemain de la diffusion par Canal+ d’un reportage faisant – enfin – passer dans un média mainstream Français ce qui fait depuis longtemps la Une des média américains, et à la veille de nombreuses autres révélations, un petit point s’impose.

Après avoir plaidé que sa technologie Eagle de surveillance n’était destinée qu’à chasser le pédophile, Bull change de stratégie et annonce désormais qu’il a l’intention de se séparer d’Amesys, devenu bien trop encombrant. Une manoeuvre qui n’est pas sans rappeler la stratégie de Nokia-Siemens, qui a fait de même avec sa filiale dédiée à la surveillance après s’être fait prendre la main dans le sac en Iran en 2009 (tout en continuant cette activité en Iran, et au Barhein, notamment, et oui, si votre téléphone est un Nokia, vous contribuez à financer cela).

Avant de revenir en détail sur le coté fantasque de cette vente et ses dessous, arrêtons nous un instant sur un détail dans la communication de Bull.

Selon les chiffres parus ici ou là, le développement et la mise en place de technologies de surveillance concernerait « une dizaine de personnes au sein d’Amesys ».

Mais que-t-il bien se passer dans la tête de ces dix hypothétiques personnes ? C’est le sujet d’une petite série qui s’annonce sous le tag #LesDix.

Il se trouve que #LesDix commentent régulièrement dans nos colonnes, nous interpellent sur Twitter ou sur Facebook, et que beaucoup de nos lecteurs formulent également des hypothèses : voici une complilation de ce qui leur permet de se regarder dans la glace le matin et de dormir paisiblement le soir. Pour l’instant.

Un challenge technologique fantastique

Premier point évident, pour un développeur travaillant pour Amesys, il y a le challenge technologique.

Il s’agit là de prendre un protocole, par exemple celui de Skype (c’est dur, peut-être même impossible, donc motivant) et de faire en sorte que Eagle puisse écouter les conversations.

Fort bien. Mais lorsque l’on développe un tel « addon » pour un produit qui est vendu à des dictateurs, on ne peut pas ignorer que cela servira à stocker les conversations Skype des opposants.

On ne peut pas ignorer que ces conversations serviront à arrêter et torturer des gens.

Bien entendu, avant que l’AmesysGate ne soit dévoilé dans les colonnes du Wall Street Journal, d’Owni ou de Reflets, on peut imaginer qu’il existe au sein d’Amesys un cloisonnement visant à tenir chacun dans l’ignorance de l’utilisation finale et du lieu où sera implanté le logiciel.

D’une part, c’est assez méprisant à l’encontre des développeurs en question, qui ne sont probablement pas idiots. D’autre part, une fois que l’AmesysGate est public, on se demande ce qui continue de les motiver.

En outre, même dans le cas d’un cloisonnement complet, les commerciaux qui se déplaçaient avec Philippe Vannier en Libye, eux, savaient à qui serait vendu le logiciel.

L’argent

L’autre moteur évoqué par les lecteurs est l’argent. Ces développeurs et ces commerciaux pourraient refuser de voir les conséquences de leur travail parce qu’ils seraient grassement payés.

Pour certains, c’est peut-être le cas. Mais pour la majorité les salaires sont relativement bas. Parfois même très faibles.

A tel point que l’on peut se demander si Amesys ne prend pas un risque. A la place de Philippe Vannier, nous les augmenterions grassement. Chacun sait, dans le milieu du renseignement si cher au patron de Bull, qu’il est plus aisé de « corrompre » quelqu’un qui gagne peu que quelqu’un qui gagne beaucoup.

Si l’on en croit DaHubbleVisionPowa©, dans la liste des personnes qui se sont récemment déplacées à Rabat, pour le projet PopCorn, (Eagle au Maroc), les montants sont peu concluants comme outils pour faire oublier à quoi servira ce machin dans un Etat policier.

Bien entendu, il y a chez Amesys des salaires très élevés (vraiment très élevés). Mais les personnes concernées sont-elles affectées à cette activité ?

La seule personne dont l’éthique personnelle pourrait éventuellement être « modifiée » par un salaire important est celle dont le nom était affiché dans le centre d’écoute de Tripoli et dont le nom a été révélé par le Wall Street Journal.

Mais même s’il est très confortable, ce salaire est loin des plus élevés chez Amesys.

Les croisés de l’entreprise

Arrivés à ce point, Reflets ne trouve pas de réponse satisfaisante. Reste une possibilité que nous avons du mal à envisager. De la même manière que, par exemple, un sarkozyste fanatique ne peut pas comprendre, quels que soient les arguments et les faits qui lui sont présentés, que son candidat est un danger pour le pays, un salarié peut défendre son entreprise envers et contre tout.

Nous pourrions être face à des « croisés de l’entreprise » , pour qui des arguments comme « si c’est pas nous, ce sont des américains qui le feront » sont recevables. Pour qui, « si le directeur commercial le dit, c’est que c’est vrai ».

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Auteur:Reflets.info

Reflets.info est un blog d'hacktivistes particulièrement impliqués dans les opérations liés au printemps arabe.

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