La politique du code source

Le concept d’archipel des hackers doit être développé pour mieux comprendre comment une autre société pourrait émerger en suivant d’autres modèles que ceux qui nous écrasent actuellement. Si l’on prend la politique, peut-on essayer d’envisager comment les hackers se positionneraient à ce niveau là ? Petit tentative hypothétique d’une organisation politique avec des hackers comme composante majeur, et pourquoi pas, en acteurs de la politique.


Reflets.info est un pure player conçu et rédigé par une équipe de Hack-journalistes particulièrement impliqués dans les opérations liées au « printemps arabe ». 

Tout ce que vous allez lire peut-être modifié, contesté, amélioré, changé, transformé : l’hypothèse est par définition une réflexion temporaire. Cet écrit n’engage donc que son auteur [Yovan Menkevick]. Et il l’assume.

Imaginez que l’archipel des hackers soit devenu une organisation qui compte dans la société. Organisation totalement décentralisée, sans chefs ni leaders d’opinion particuliers mais qui, par ses actions, ses propositions concrètes, la mise en place d’alternatives diverses et variées, pèse dans la société.

Comment l’archipel serait-il organisé, aurait-il un organe politique, des élus, des structures officielles ? Lesquels ?

Analyser, faire, échanger, proposer et laisser faire

Par essence, en lien avec l’éthique hacker, une organisation de hackers ne peut être que décentralisée et sans autorité. Chacun peut devenir un îlot de l’archipel ou rejoindre un îlot existant. Un bout de disque dur sur le réseau, un hackerspace, un fablab, une salle dans un quartier, un blog, un garage, n’importe quel lieu physique ou numérique peut devenir un îlot.

Il suffit d’y apposer, imaginons, un logo « AH ou HA (pour les anglais) et de commencer à « faire ». Oui, le fait d’adhérer n’a aucun sens : ce n’est pas le fait de venir et de se déclarer hacker ou de cliquer « j’adhère », qui fait de vous un hacker. Si vous faites quelque chose, que vous participez à un projet, modifiez des choses existantes, contribuez à quelque chose, dans la mesure de vos compétences, vous le devenez.

Le mieux est donc d’aller vers un îlot qui traite de sujets dans lesquels vous avez une grande motivation, une passion, ou d’en créer un : si c’est l’économie, que vous soyez déjà très versé dans le domaine ou non n’a pas d’importance : vous apprendrez toujours, vous donnerez de votre connaissance et vous en recevrez d’autres. Il y a seulement quelques règles qui devraient exister, ou tout du moins une charte contenant par essence l’éthique hacker et stipulant des points qui pourraient être de cette teneur :

  • Les membres de l’archipel s’engagent à toujours agir et proposer en accord avec l’éthique hacker
  • Aucune idéologie politique, économique, religieuse ou autre ne doit soutenir l’action, les projets, les propositions des membres de l’archipel
  • Rien n’est à rejeter à priori, tout est toujours possible à étudier : les projets amusants (pas obligatoirement utiles mais qui nous font marrer) ont autant de valeur que les projets « sérieux »
  • La connaissance doit toujours être partagée, la critique est toujours intéressante si elle permet d’améliorer un projet
  • L’autonomie des individus est le cœur de l’activité de l’archipel, tout ce qui peut réduire l’autonomie est à exclure
  • L’argent n’est pas une motivation en soi, l’enrichissement personnel n’est pas le bienvenu
  • Du moment qu’un projet est retenu (vote qualitatif sans majorité ni règles particulières), ceux qui l’ont instigué font tout pour le finaliser et l’offrir  la communauté
  • L’art et la manière, la qualité de l’œuvre sont privilégiés sur l’utilité pure
  • On juge une réalisation, pas les gens : aucun critère d’âge, d’origine, de condition, de genre ne doivent être retenus pour participer à un projet ou non.
  • Les réalisations, qu’elles soient d’ordre technique ou non se valent toutes, c’est leur qualité et leur intérêt qui priment.

Une fois ces quelques point établis, passons à l’action à proprement parler : que pourrait donc faire l’archipel des hackers concrètement ?

Des hackerspaces de tout et du code source de tout

Si ceux qui se réunissent autour d’un sujet avec l’attitude et la passion qui caractérise le hacker travaillent ensemble, tout est possible. On peut imaginer des spécialisations : les hackerspaces, orientés informatique et électroniques et en plein développement ces temps-ci pourraient êtres rejoints par des « politiclab », « economiclab », « sociallab » qui travailleraient à monter des projets, créer des modèles, des réflexions, propositions… Le /TMP/LAB a déjà commencé cette démarche en s’installant à la Gaité Lyrique cette année.

L’idée centrale resterait : on prend un sujet, on le retourne dans tous les sens et on sort quelque chose qui fonctionne bien et amène plein de bonnes choses sympathiques qui amélioreraient la situation. Mais avec une mise en œuvre. Pas simplement un document.

Il y a matière, les sujets ne manquent pas. Mais au delà d’exemples, c’est la méthode qui semble importante lorsqu’on s’attaque à un sujet comme l’économie, le social ou la politique : avec une approche de hacking il faut procéder comme avec du code source.

Hola ! Du code source ? Oui, oui, et nul besoin d’être informaticien pour comprendre ce concept, seulement une façon de penser un peu différente de la façon commune et qui est induite dès le plus jeune âge à l’école. N’importe quel sujet, si vous le prenez comme un programme, un logiciel, peut permettre de se poser des questions simples mais primordiales si on veut hacker correctement :

  • Y-t-il déjà un programme qui fait ce que je veux faire ?
  • Le fait il bien, c’est à dire avec un résultat optimal pour celui qui l’utilise ?
  • Est-il propriétaire ou libre ?
  • Si il ne fonctionne pas correctement ou de façon optimale, pourquoi, à quel niveau ?

Si vous pensez qu’il est important de concevoir un autre programme, ou que celui-ci ne fait pas assez bien ce qu’il devrait faire et qu’il est libre et modifiable et doit être amélioré, alors une partie des questions a trouvé ses réponses.Vient ensuite l’étape des questions sur les fonctions précises du logiciel.

Les créateurs d’Unix ont établi une chose fondamentale pour cet environnement, reprise par GNU/Linux, et cette chose est facile à résumer : un processus (entendez un logiciel dans le système) ne doit faire qu’une seule chose, mais la faire au mieux possible. C’est ainsi que les « demons » Unix sont nés, tous ces petits logiciels qui tournet en tâche de fond, ne font qu’une seule chose, mais comme ils ne font que cette chose et pas 2, 3 ou 10 choses différentes, et bien ils le font bien. Et Unix est un environnement fiable qui a fait ses preuves depuis…40 ans.

Alors le principe de travailler « comme avec du code source » est métaphorique dans le cas de travaux politiques, mais il a un sens très important pour aborder les sujets les plus variés avec un esprit neuf.

Un exemple ?

Un exemple parmi cent induit par un commentaire dans l’article précédent : les accidents de la route, donc la « sécurité routière ».

Imaginons un groupe de l’archipel des hackers qui vienne à l’assemblée faire des proposition pour aider à orienter la politique à ce niveau là. Que ferait-il ? Il prendrait le code source, c’est à dire le fonctionnement du « logiciel » sécurité routière en France. Le but de la sécurité routière est de faire baisser le nombre de morts sur la route chaque année. La première chose que ferait ce groupe serait de récupérer les données d’accidentologie routières des dix dernières années.

Nous rentrons là dans un principe crucial qui commence à se mettre en place : l’OpenData. Et l’OpenGov aussi (ou Démocratie ouverte : lire l’excellent article d’OWNI à ce sujet, « parlement en open source »)

Ce groupe ferait des cartes, des « dataviz », des visualtions graphiques des données. Pas seulement des morts sur la route, mais aussi des blessés. Ces cartes montreraient les lieux où ont lieu les accidents, en les superposant on pourrait se rendre compte si il y a des lieux récurents d’accidents ou si ils sont toujours différents. Les données donneraient aussi un repère sur les causes des accidents : prise d’alccol, vitesse, types de véhicules, profil des conducteurs, moment des accidents (de jour, de nuit ?) etc… La carte des radars aurait aussi un intérêt, celui de comparer les taux d’accidents là où il n’y avait pas de radars, et ensuite quand il y en a eu.

Toute cette étude permettrait de vérifier ce qui a réduit le nombre d’accidents véritablement, à quoi sont dus avant tout les accidents, et surtout regarder ce qui fait que certains endroits n’ont jamais d’accidents, d’autres beaucoup, et avec quels facteurs déclenchants.

Il devrait ressortir normalement des éléments tout à fait pertinents permettant de connaître les causes réelles des accidents et les éléments pouvant les réduire. Il est probable que des routes deux fois deux voies limitées à 70 ou 90 km/h n’ayant pas eu un taux élevé d’accidents sans radars n’en ont pas moins avec la pose de radars, comme des routes meurtrières le sont toujours 10 ans après, la plupart du temps de nuit, et que la vitesse ou l’alcool peuvent en être la cause ou pas.

Que les morts sont en baisse mais que les blessés augmentent (airbag), que des routes avec radars ne font pas du tout baisser les accidents, voir que ceux-ci sont en augmentation. Enfin, bon, vous m’avez compris : la réalité renvoyée à partir de données concrètes permettrait de voir bien mieux appréhender comment et pourquoi les accidents routiers ont lieu en France.

Venons-en aux propositions, pour finir avec cet exemple. Le but ne sera pas d’enlever les radars ou d’en ajouter, de démontrer que ce sont les alcooliques qui sont la cause centrale des accidents routiers, des drogués ou les voiries, les voitures étrangères, les retraités, les jeunes et de sortir une proposition ayant pour objet de resserrer une certaine politique plus qu’une autre sur un comportement ou contre une population établie. Non.

Les propositions viendraient uniquement s’appuyer sur les constats réels renvoyés par les dataviz, et seraient donc adaptées aux situations analysées : là où la vitesse est en cause, où les accidents ont diminué par l’installation de radars, la proposition serait certainement de conserver les radars. Là où la vitesse est en cause avec radar et les accidents augmentent ou ne bougent pas, il serait intéressant d’observer les périodes de l’année, de la fréquence, des périodes diurnes ou nocturnes et d’envisager des solutions de prévention, d’avertissement de danger aux automobilistes, de modification de la chaussée, etc, etc…

Partout où les radars ne servent à rien en terme d’accidents sur 10 ans, ils serait certainement proposé de les retirer. Prévenir les gens avec des panneaux sur l’origine la plus fréquente des accidents mortels sur une route pourrait être intéressant : un type bourré avec une bouteille dans la main et un chiffre des morts correspondant à l’alcool sur cette route ?  :-)

L’idée centrale de l’étude du code source de n’importe quel sujet (politique, économique, etc) est de traiter les données concernant le sujet, voir les méthodes appliquées sur une période suffisante, observer les résultats de façon graphiques et compréhensibles par tous, faire des simulations avec d’autres méthodes, proposer des modifications de retrait de certaines fonctions inefficaces, de nouvelles fonctions pouvant avoir une efficacité au vu des réalités constatées.

En conservant toujours en tête l’éthique hacker lorsque des propositions sont effectuées : l’individu est intelligent, en mesure de comprendre les enjeux qui l’entourent, sa liberté doit toujours être incitée plutôt que réduite, son autonomie doit être poussée avant toute autre chose. Toutes les mesures qui tendent à infantiliser les individus, à les mettre dans une position passive d’incapacité à agir par eux mêmes, à agir sous la contrainte ou user de pouvoir envers les autres (contraintes légales des uns envers les autres au lieu d’échanges et  de médiation humaine) seront écartées par l’archipel des hackers.

Les solutions proposées seront toujours basées sur des études complètes, prenant en compte le maximum de données, sans aucune idéologie sous-jacente, orientation politique à visée électoraliste ou autres pressions de groupes de lobbies.

La société est prête, les politiques vont devoir suivre…

Les principes de démocratie ouverte, basés sur la transparence, la libération des données a commencé au USA : la Tunisie pousse elle aussi dans ce sens, malgré les difficultés et les les freins des partis conservateurs et religieux.

Le Canada a beaucoup avancé sur ce sujet et la France commence à frémir un peu elle aussi(allez lire cet article sur le GouvCamp, Paris, Québec, Genève). Pour autant, tout le monde n’a pas vocation à devenir un hacker et participer à l’archipel. Mais tout le monde peut admettre que le fonctionnement politique, économique, social, institutionnel tel qu’il est orienté n’est plus adapté au monde du XXIème siècle.

Les hackers, en s’organisant comme une force politique de proposition, de réalisations concrètes encadrées par leur éthique peuvent être une aide au changement en cours. Une aide qui aurait une grande valeur. Bien entendu, l’archipel hacker ne participerait jamais à des élections pour avoir des « élus » : il soumettrait des projets, des propositions politiques, ou montrerait des réalisations à ceux qui sont élus.

Parce que les hackers ne cherchent qu’une chose : continuer à explorer, à réaliser, à se passionner, avec le moins de contraintes extérieures possibles, en toute liberté. Ce sont des artistes. Et les artistes, s’ils participent à la vie de la société, ne peuvent pas en devenir des membres officiels représentant l’ensemble des citoyens s’il veulent conserver leur indépendance. Et l’indépendance, dans l’art, c’est indispensable.

 

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Auteur:Reflets.info

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