Richard Stallman : la technologie devrait nous aider à partager, pas limiter l’usage !

Des entreprises comme Amazon peuvent contrôler la façon avec laquelle nous utilisons les livres électroniques (e-books) que nous achetons. Plutôt que cela, construisons ensemble un modèle de publication basé sur la liberté.

The Guardian est un quotidien d’information britannique.
Il fait partie de la « presse de qualité », par opposition aux tabloïds, et a une ligne éditoriale de gauche. Le journal abrite certains des chroniqueurs les plus respectés du pays, tels que Hugo Young, Jonathan Freedland, Madeleine Bunting et Polly Toynbee. [wikipedia]

 

Richard Stallman a initié le mouvement du logiciel libre en 1983 commencé dès l’année suivante le développent du système d’exploitation GNU (www.gnu.org), le premier logiciel libre que tous les utilisateurs pouvaient copier, modifier et redistribuer, en y apportant au besoin des modifications. Le système GNU/Linux est aujourd’hui utilisé par des dizaines de millions de personnes de par le monde. Richard Stallman a reçu pour sa contribution au monde des technologies de nombreuses récompenses, telles que l’ACM Grace Hopper Award, le Pioneer Award de l’Electronic Frontier Foundation, une bourse de la fondation MacArthur ou le prix Takeda pour sa contribution à l’économie sociale.

J’adore le roman policier « The Jehovah Contract« , et j’aimerais que le monde entier l’apprécie également. Je l’ai prêté au moins six fois dans l’année. Les livres imprimés permettent cela. Je ne peux en revanche pas le faire avec la plupart des e-books : ce n’est pas autorisé. Et même s’il me venait l’envie de dire aux éditeurs de se fourrer leur satané règlement quelque part, le logiciel contenu dans les liseuses electroniques, les DRM, comportant des moyens de restrictions – des fonctions nuisibles qui limitent les accès – m’empêcheraient tout simplement de le faire. De plus les livres sont cryptés de façon à ce que vous soyez obligé de recourir à leurs logiciels pour les lire.

Beaucoup d’autres habitudes prises par les lecteurs depuis des lustres ne sont pas autorisées avec les ebooks. Avec le Kindle d’Amazon, par exemple, il n’est pas possible d’acheter un livre de manière anonyme : Les livres pour Kindle ne sont disponibles que sur Amazon, et Amazon n’accepte pas les règlements en liquide, les utilisateurs doivent donc s’identifier. Par conséquence, Amazon sait exactement qui lit quels livres. Dans un pays comme la Grande Bretagne, où l’on peut être mis en examen pour avoir téléchargé sur internet un manuel, ce détail peut avoir des ramifications Orwelliennes.

De plus, il n’est pas possible de vendre son ebook après l’avoir lu (si Amazon continue sur cette voie, les boutiques de livres d’occasion dans lesquelles j’ai passé des après-midi entiers feront bientôt partie de l’histoire). Impossible également de le donner à un ami, puisque d’après Amazon, le livre n’a jamais vraiment été notre propriété – dixit l’accord de licence qu’Amazon fait signer à ses utilisateurs.

Vous n’avez pas non plus la garanti de pouvoir en profiter demain, des lecteurs qui étaient en train de lire 1984 sur leur Kindle ont vévu une expérience digne de « Big Brother » quand leur ebook a disparu de leur Kindle. Après un conflit sur les droits d’auteur, Amazon a utilisé un logiciel malicieux connu sous le nom de « back-door » pour effacer le livre à distance (« Kindle » signifierait-il autodafé de livre virtuel ?). Mais ne vous inquiétez pas, Amazon a promis de ne jamais refaire cela… excepté sur ordre de l’état.

Avec les logiciels, soit les utilisateurs contrôlent le logiciel (ce qui en fait un logiciel libre), soit le logiciel contrôle ses utilisateurs (dans le cas d’un logiciel « propriétaire » privateur ou non-libre). La politique d’Amazon concernant les e-books imite celle des logiciels non-libres, et ce n’est pas le seul point de comparaison entre les deux. Les fonctionnalités malicieuses décrites ci-dessus sont imposées aux utilisateurs à travers le logiciel qui n’est pas libre.

Si un logiciel libre possède de telles fonctionnalités (malicieuses), les utilisateurs ayant des connaissances en développement informatique auront tôt fait de supprimer ces fonctionnalités, et mettrons leur version à la disposition de tous les autres utilisateurs. Mais les utilisateurs ne peuvent pas modifier les logiciels non-libres, ce qui en fait un instrument idéal pour exercer un pouvoir sur le public.

Si ces restrictions sur nos libertés n’étaient limitées qu’à Amazon ce ne serait pas un problème important, mais ces politiques sont monnaies courantes. Ce qui me préoccupe le plus, c’est la perspective de perdre la possibilité d’acheter des livres imprimés. The Guardian a parlé du « digital-only reads », en d’autres termes, des livres disponibles à la seule condition de céder sa liberté. D’ici à 5 ans, les versions non autorisées des livres seront elles les seules copies éthiquement acceptables?

Il peut en être autrement. Il serait facile de vendre des ebooks contre du cash dans des magasins en utilisant un format standard. La musique est encore vendue sur CD de cette façon même si l’industrie encourage (de manière aggressive) l’utilisation de services très contraignant comme Spotify. Les magasins de musique ont l’inconvénient d’avoir un inventaire couteux mais les magasins de livres numérique n’ont pas besoin de telles choses : ils peuvent copier un livre sur des cartes mémoire au moment de la vente, et vous en vendre une si vous avez oublié la votre.

Les éditeurs expliquent que leurs pratiques restrictives concernant les e-books sont là pour empêcher les gens de partager leur exemplaire. Ils insistent sur le fait que c’est pour le bien des auteurs. Mais même s’ils servent les intérêts des auteurs (ce qui est vraisemblable dans le cas des best-sellers), cela ne peut pas justifier ces mauvaises mesures que sont les restrictions numériques ou le Digital Economy Act qui, au lieu de rendre autonome les producteurs, se concentre sur la criminalisation des consommateurs.

En pratique le système du copyright ne fait pas son travail de protection des auteurs, excepté pour les plus populaires. Les écrivains qui ne sont pas encore sous les feux de la rampe ont eux un intérêt : être plus connus. Le partage de leur travail leur bénéficie autant qu’à leurs lecteurs.

Nous pourrions soutenir bien mieux les auteurs en légalisant le partage. Une taxe sur la mémoire et la connectivité à internet, en droite ligne de ce que la plupart des pays de l’Union Européenne font déjà, pourrait être utilisée à cette fin. Pour les soutenir correctement, deux points sont cruciaux : l’argent devrait etre divisé entre tous les auteurs et nous ne devrions pas laisser les entreprises leur prendre un sou; et la distribution de cet argent devrait être basée sur une échelle (glissante, modulable), pas en proportion directe de la popularité du livre. Je suggère d’utiliser la racine cubique de la popularité de chaque auteur.

Si A est huit fois plus populaire que B, A gagne deux fois ce qu’obtient B (et non huit fois). Ceci aurait pour effet de supporter bien plus efficacement les jeunes écrivains qu’ils ne le sont actuellement. Un autre moyen serait de mettre à disposition de chaque lecteur un bouton pour envoyer une petite somme d’argent à l’auteur. (quelque chose comme 30 centimes d’euros)

Le partage est une bonne chose, et avec les technologies numériques, partager est facile. Partager doit donc être légal. Si l’e-book implique que la liberté des lecteurs doit être soit plus grande, soit restreinte, nous devons rejeter l’éventualité d’une restriction.

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Auteur : Richard Stallman
source : The Guardian
Traduction collaborative réalisée par des internautes du monde entier.

mise à jour du titre suite à une remarque Keltounet

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5 Réponses à “Richard Stallman : la technologie devrait nous aider à partager, pas limiter l’usage !”

  1. Samy
    18 avril 2012 à 11:39 #

    Remplacez « propriétaire » par « privateur ». C’est RMS qui le demande.

    • Fabrice Epelboin
      18 avril 2012 à 11:46 #

      Voilà qui ne va pas simplifier la compréhension du texte par des néophytes 🙁

  2. Tompouce
    18 avril 2012 à 16:32 #

    Bonjour,

    Un livre « crypté » c’est un livre entreposé en sous-sol dans une cave (crypte).

    Un livre (numérique) rendu illisible sauf à utiliser le logiciel adéquat est « chiffré » (il peut aussi être entreposé en sous sol en plus mais c’est un autre point 😉 )

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  1. Actus Généralistes 2012 S16 | La Mare du Gof - 22 avril 2012

    […] Richard Stallman : la technologie devrait nous aider à partager, pas limiter l’usage ! : http://www.fhimt.com/2012/04/18/richard-stallman-la-technologie-devrait-nous-aider-a-partager-pas-nous-y-fo... 19/04/2012. Le père du Web s’inquiète lui aussi de l’état des libertés sur Internet : […]

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    […] Richard Stallman : la technologie devrait nous aider à partager, pas limiter l’usage ! Richard Stallman s’interroge sur le fait que le partage soit devenu tabou et qu’il soit de plus en plus gêné voir prohibé. Le partage est une bonne chose, et avec les technologies numériques, partager est facile. Partager doit donc être légal. Richard Stallman […]

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