Don’t be Evil… Oh. Wait.

En 2004, alors que Google se préparait à entrer en bourse, Larry Page et Sergey Brin mettaient en avant la maxime qui était supposée définir leur société : « Don’t be Evil », « Ne soyez pas Diabolique ».


The New York Times l’un des plus prestigieux journaux américains, il est considéré comme un journal de référence. 

Mais ces jours ci, beaucoup de gens – du moins les simples mortels en dehors du Googleplex – semblent s’interroger sur cette devise.

Comment se fait-il que Google, une entreprise bardée d’ingénieurs géniaux, de marketeurs malins et de juristes affutés, se retrouve constamment sur la sellette ? Google, qui s’est battu contre « L’Étoile Noire » Microsoft, et qui a changé le monde tel que nous le connaissons ?!

Le dernier tapage concerne évidemment l’étrange histoire de Street View, le projet de Google consistant à photographier le monde entier, rue par rue, dans le cadre de son service de cartographie GoogleMaps. Il est apparu que Google collectait bien plus que de simples images : les autorités fédérales ont reproché à l’entreprise d’avoir également collecté des données personnelles concernant les réseaux Wi-Fi, notamment des emails et des mots de passe.

Diabolique ? Difficile de le savoir. Mais c’est pour le moins curieux – au point d’écoper d’une petite amende de 25 000 dollars de la Commission Fédérale des Communications, et – bien plus embarassant – de s’attirer les critiques du Congrès et des défenseurs de la vie privée.

Une porte-parole de Google a garanti que cette intrusion était « une erreur », et a rejeté les allégations de la FCC selon lesquelles Google avait « délibérément entravé et retardé » l’enquête.

Beaucoup de gens seraient prêts à passer l’éponge, si il n’y avait pas d’autres choses inquiétantes chez Google. La société a été accusée, entre autre, de mépriser le droit d’auteur, en utilisant sur le travail des autres dans son seul intérêt, et de violer les normes Européennes sur le respect de la vie privée.

« Don’t be Evil » a fait long feu.

Google, le David devenu Goliath, n’est pas un géant modeste. L’entreprise fait face à toutes ces controverses avec une attitude à mi-chemin entre « Faites-nous confiance » et « Ce qui est bon pour Google est bon pour tout le monde ».

Mais il n’est pas possible de mettre cette évolution sur le seul compte de la puissance ou de l’arrogance d’une entreprise isolée, ce serait négliger une dimension importante du secteur des hautes technologies d’aujourd’hui : il s’y déroule en ce moment des attaques répétées, réelles ou ressenties, sur la manière habituelle de conduire les affaires.

Mark Zucherberg s’est excusé à plusieurs reprises pour les multiples changements de politique de Facebook concernant la vie privée et la propriété des données. L’année dernière, il a accepté un audit de 20 ans sur les pratiques de Facebook. Jeffrey P. Bezos a été critiqué pour la manière dont Amazon.com partages ses informations avec d’autres entreprises, et la nature des informations qu’Amazon conserve. Et Apple, avant même d’être critiqué pour les conditions de travail à Foxconn en Chine, s’était vu reprocher la manière dont sont gérées les informations personnelles dans son système de recommandations musicales.

Lorsque de tels problèmes apparaissent, les dirigeants restent souvent penauds face à leurs détracteurs. Par exemple, lorsqu’il est apparu qu’une entreprise, du nom de Path, récupérait les carnets d’adresse de ses clients, le fondateur a réagi en expliquant qu’il s’agissait d’une pratique courante dans ce secteur. Il a finit par faire marche arrière face à l’avalanche de critiques.

Qu’est-il en train de se passer, pour que les pratiques courantes d’un secteur aussi dynamique mettent les autorités – et le grand public – aussi mal à l’aise ?

D’un certain côté, Google est confronté à un dilemme classique pour les entreprises.

« Avec ‘Don’t be Evil’, Google s’est mis lui-même en position d’être accusé d’hypocrisie chaque fois qu’il est un peu ‘limite' », explique Roger McNamee, investisseur de longue date dans la Silicon Valley. « A présent ils sont sur la défensive, en particulier du fait de la concurrence d’Apple. Et quand les gens sont sur la défensive, ils peuvent faire des choses sous le coup de l’émotion, être déraisonnables, et les mauvais comportements surgissent. »

Mais « Don’t be Evil » represente aussi l’impossibilité d’avoir un code social plus nuancé, un problème auquel font face de nombreuses entreprises de l’internet. Il semble que toutes les entreprises importantes sur le net construisent des technologies qui créent une culture entièrement nouvelle. EBay permet à n’importe qui sur terre de devenir marchand. Amazon Web Services permet à tout le monde d’accéder à un super-ordinateur pour une bouchée de pain. Twitter et Facebook vous permettent de publier à destination de millions de lecteurs. Et d’autres outils comme Google Translate nous permettent de dépasser l’éternelle barrière de la langue.

« Vous voulez que votre culture d’entreprise dise : ‘notre mission est de changer le monde ; nous rendons le monde meilleur’ dit Reid Hoffman, fondateur de LinkedIn et investisseur chez Greylock Partners. « Et pas seulement « nous créons des emplois ». Ca, un fabricant de cigarettes peut le faire « .

D’après M. Hoffman « Ces entreprises produisent beaucoup de valeur, presque des services publics, avec des produits gratuits comme Google search, qui transforme les cultures. Dès lors il est tentant de dire : « Si vous essayez de réglementer, vous ferez plus de mal que de bien, vous n’êtes pas de bons architectes sociaux ». Je ne suis pas forcément d’accord, mais je le comprends. »

Les dirigeants eux-mêmes ne savent pas encore ce que les changements qu’ils impulsent signifient, et, comme tout le monde, ils sont déboussolés par la rapidité de ces changements. Bien sûr, les voitures ont transformé le monde, mais les routes, les stations essence et les banlieues se sont développées sur des décennies.

Facebook était à peine visible il y a cinq ans, à présent il s’agit d’une communauté de plus de 800 millions de personnes, avec des pratiques inédites. Si même les créateurs de ces technologies peinent à mesurer leur impact, on comprend que les régulateurs soient désorientés.

De plus, des personnes particulièrement instruites, qui ont toujours été premier de la classe, peuvent facilement devenir arrogantes. Le succès, même s’il est parfois capricieux, arrive vite, et se compte en millions ou milliards de dollars. Le monde entier applaudit, et on peut vite aisément se croire capable de faire les bons choix pour l’ensemble de la planète.

Dans les hautes sphères des nouvelles technologies, tout le monde se ressemble, et il est évidemment facile d’oublier que tout le monde n’est pas comme vous. Tout le monde n’est pas à l’aise avec l’idée de partager des informations personnelles, de vivre dans la transparence du Web. Et, bien sûr, les gens ordinaires sont plus vulnérables qu’un milliardaire de 26 ans sorti d’Harvard.

Il existe également un autre danger, qui est aussi un des plus grands atouts de la Silicon Valley : la tolérance à l’échec.

Rater un projet intéressant est considéré comme une expérience enrichissante. Pour prendre un exemple fameux, Steve Jobs s’est fait virer d’Apple, a par la suite planté son projet d’ordinateur « NeXT », puis a végété quelque temps chez Pixar. Mais en cours de route il a acquis des compétences vitales en management et en nouvelles technologies. On trouve des centaines d’histoires du même genre.

Les nouvelles technologies construisent une nouvelle culture, et redéfinissent les frontières de ce qui est privé et de ce qui est partagé. Et pour découvrir où se situe la nouvelle limite, il n’y a pas vraiment d’autres solutions que de parfois dépasser les bornes.

C’est un point de vue confortable, mais ça ne signifie pas qu’il soit entièrement faux. Vu de l’extérieur, on a parfois l’impression que les entreprises jouent à « attrape-moi si tu peux », en testant en permanence les limites, et parfois en les dépassant.

Pourrait-on s’y prendre autrement ? M.Hoffman pense que l’industrie des nouvelles technologies doit prendre conscience de l’impact qu’ont ses produits sur la société. D’après lui, « Dire ‘On est gentils, faites-nous confiance’ ne suffit pas. Il devrait exister un groupe d’industriels, chargé de discuter avec les acteurs du monde politique sur ces questions générales de protection des données et de la vie privée. Afin de les convaincre que vous êtes des gentils, tout en leur permettant d’avoir leur place ».

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Source : The New York Times
auteur : Quentin Hardy

traduction collaborative réalisée par des internautes anonymes du monde entier.

illustration CC-by par botgirlq

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Auteur:New York Times

The New York Times est un quotidien new-yorkais distribué internationalement et l'un des plus prestigieux journaux américains, il est considéré comme un journal de référence.

2 Réponses à “Don’t be Evil… Oh. Wait.”

  1. U.H.M.
    27 avril 2012 à 16:33 #

    La conclusion est d’une connerie dramatique : elle entérine le fait que les choix
    industriels, qui impactent des millions de gens, peuvent être faits par des
    « industriels » et des politiques réunis entre eux. Soit le plus beau plaidoyer pour les oligarchies. Vous vous souvenez des trucs qui s’appelaient « démocratie », « souveraineté » ?

    Les peuples doivent collectivement imposer leurs choix aux industries, et pas l’inverse. Google, Facebook, Apple, Amazon et compagnie sont désormais nos ennemis, sachez-le. Ils accumulent des profits faramineux en colonisant non plus nos forces de travail, mais nos
    existences, nos amis, nos goûts, nos loisirs. Le summum du biopouvoir. Le capitalisme cognitif.

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  1. Actus Généralistes 2012 S18 | La Mare du Gof - 7 mai 2012

    […] => Données personnelles : Google envoie ses dernières réponses à la CNIL. 24/04/2012. «Suite à des changements concernant les règles de confidentialité de Google, la Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL) – inquiète – avait adressé en mars 2012 un questionnaire détaillé à la firme de Mountain View. Le 5 avril dernier, le géant américain n’avait alors répondu qu’aux 24 premières interrogations de l’autorité administrative indépendante. 15 jours après la date butoir fixée par la CNIL, Google publie enfin la totalité de ses réponses (…).» Source : http://www.pcinpact.com/news/70438-google-cnil-questions-confidentialite-regles.htm Billets en relation : 20/04/2012. Updated letter to include responses to the entire questionnaire; questions 1-24 : docs.google.com/file/d/0B8syaai6SSfiSUhFMHVpMmhFUG8/edit?pli=1 21/04/2012. Don’t Be Evil, but Don’t Miss the Train : http://www.nytimes.com/2012/04/22/technology/dont-be-evil-but-dont-miss-the-tech-train.html 27/04/2012. Don’t be Evil… Oh. Wait. : http://www.fhimt.com/2012/04/27/dont-be-evil-oh-wait/ […]

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