Journalisme : quand la vieille France vient donner des leçons à la nouvelle Tunisie

En visite à Tunis, Rachid Arhab a tenu mardi 8 mai une conférence à l’Institut de Presse et des Sciences de l’Information (IPSI). Membre du Conseil Supérieur de l’Audiovisuel (CSA) en charge de la déontologie et de l’information, l’ancien présentateur du journal télévisé est venu présenter l’institution française à un parterre d’étudiants en journalisme. Mais pas seulement. Il a surtout tenu un discours passéiste sur la circulation de l’information.

Rachid Arhab a passé quelques jours à Tunis à l’occasion de la journée mondiale de la liberté de la presse, et en a profité pour assister aux travaux de l’INRIC mardi 8 mai,il a partagé son point de vue sur le journalisme d’aujourd’hui avec les étudiants de l’IPSI.

Dans un pays en pleine reconstruction médiatique, les mots ont un sens. Ceux prononcés par l’ancien journaliste de France 2 en début d’intervention sont significatifs : « Un journaliste n’obtient jamais la liberté par un décret, vous devrez vous battre pour la conquérir ».

L’INRIC
L’Instance Nationale pour la Réforme de l’Information et de la Communication (INRIC) est l’organisme chargé d’émettre des propositions pour le renouvellement des médias en Tunisie. Le 30 avril 2012, après un an de travail, l’INRIC a remis un rapport de 370 pages sur l’Etat du paysage médiatique. Les décrets-loi 115 et 116 de ce rapport font polémique en ce qu’ils envisagent la possibilité de retirer aux journalistes leur carte de presse selon des critères flous. Concernant le web, l’INRIC réclame la mention dans les lois à venir du principe de l’interdiction de tout filtrage des sites ou journaux électroniques ou blogs.

Pour ces jeunes qui ont grandi sous Ben Ali, qui n’ont connu qu’une information aseptisée et totalement contrôlée, le devenir de l’information après une révolution ne peut que prendre plus de saveur en étant libre et plurielle. Quitte à prendre la forme d’un vaste bazar.

Alors forcément dans la salle, les questions et remarques fusent. Réflexions sur la responsabilité des journalistes, ou sur l’opportunité d’accorder une place médiatique à tous les courants politiques…

La soif de découvrir comment fonctionne un pays (relativement) démocratique est grande chez ces jeunes tunisiens. Face à eux, Rachid Arhab, étonné, prend la mesure de cette débauche d’énergie collective.

Seulement voilà, il incarne l’image d’un journalisme « à la papa » qui a bien du mal à vivre avec son temps.

Une vision préhistorique des outils numériques

Le problème est qu’il ne semble pas comprendre la portée des outils qu’utilisent les Tunisiens. Selon lui, « les médias doivent jouer un rôle d’éducation auprès de la société civile ». Certes. Reste à savoir quel type d’éducation cet amoureux d’un service public à la française envisage.

La question se pose d’autant plus que l’INRIC vient de remettre son rapport sur le paysage médiatique tunisien, et que la question du journalisme à l’heure du « web 2.0″ reste en suspend, des deux cotés de la Méditerranée.

Rachid Arhab, lui, utilise une étrange expression :  » Dans journalisme électronique, c’est le terme de journaliste qui m’importe ». C’est à ce moment-là que l’on est en droit de prendre peur.

Parler de « journalisme électronique » est au mieux dépassé, au pire méprisant. Derrière ces mots, on comprend sa vision du net : une sorte de bidouillage technique, des adolescents (à la limite de l’autisme ?) qui bricolent dans leur garage toute la journée.

Le journaliste d’aujourd’hui est condamné, s’il veut survivre et éviter de mourir avec ses derniers lecteurs, à se saisir des ces nouveaux outils, de ces nouveaux usages, et d’en saisir les us et coutumes. Un problème que la France est loin d’avoir résolu.

Ce qui s’est passé en Tunisie, ce qui passe aujourd’hui en Syrie illustre ce décalage entre le « journalisme électronique » d’Arhab et la réalité des usages.

« L’exemple français »… Ou pas

 

Il y a cependant plus inquiétant dans ce discours d’un membre du CSA.

En France, le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel existe dans sa forme actuelle depuis 1989, et a pour mission principale de réguler le domaine audiovisuel. Il a, ces dernières années, exprimé des vélléités à devenir une autorité de régulation pour les « contenus internet », un domaine auquel il ne comprend visiblement rien.

La Tunisie, à travers les recommandations de l’INRIC, va se doter d’un organe comparable : la Haute Autorité Indépendante pour la Communication Audiovisuelle (HAICA). Une question se pose dès lors : cette autorité aura-t-elle vocation à « réguler » Internet ? Et surtout, la Tunisie doit-elle prendre la France pour exemple sur ce point ?

Si l’on en croit la position de Rachid Arhab, cette éventualité mériterait une vigilance certaine.

Lors d’une interview donnée à France Inter le 28 mars dernier, il a fait un voeu : « J’ose espérer qu’un jour on pourra peut-être essayer d’aller voir ce qui est diffusé sur la toile, sans pour autant être un adversaire de la liberté, ce qui n’est pas tout à fait mon profil ». Al Hamdoullilah.

« Essayer d’aller voir » ce qui s’y passe, tout est dit. Il ne s’agit pas de blâmer le journaliste intègre qu’il a été, mais cette phrase montre bien le décalage complet entre une génération de professionnels formés à la sauce ORTF, et la nouvelle génération, en pointe dans l’utilisation des nouvelles technologies. Une chose apparait comme évidente : ce n’est pas au CSA, ou à un « copier-coller » tunisien, de se pencher sur une éventuelle régulation d’Internet.

Dans ce sens, si l’idée de « calquer » l’HAICA sur le modèle français venait à se concrétiser, on serait en droit de s’interroger sérieusement sur le sens des nouvelles relations entre la France et la Tunisie. Mais ce n’est heureusement pas à l’ordre du jour, en tout cas pas officiellement.

L’art de troller le débat sur le numérique

En matière d’utilisation du numérique et des réseaux sociaux en particulier, la Tunisie a clairement une longueur d’avance sur la France.

Les journalistes français gagneraient à s’inspirer des Tunisiens, en s’intéressant à ce qu’ils proposent, plutôt que de promouvoir sans arrêt un modèle obsolète qui s’est, qui plus est, totalement discrédité par la couverture qu’il a accordé à la révolution Tunisienne.

Rachid Arhab est l’image même de cette position supérieure que la France prend vis-à-vis de nombreux pays.

Lorsqu’on lui demande ce qu’il pense de la situation actuelle du paysage médiatique en Tunisie, il ne répond pas. Sous prétexte de ne pas s’immiscer dans les affaires tunisiennes et de laisser les citoyens réfléchir librement, il refuse de donner son avis. Etrange façon de concevoir le débat démocratique.

N’est-ce pas le principe d’une démocratie que de débattre, par exemple sur son avenir médiatique, et d’accepter la contradiction? Refuser de donner son point de vue pour ne pas « froisser » la population revient à adopter une posture paternaliste. Voire à douter de l’esprit critique des tunisiens.

Il est indéniable que des efforts restent à accomplir pour faire de la Tunisie un pays au sein duquel les journalistes se saisissent pleinement de la liberté d’expression et de la transparence. C’est au moins aussi vrai pour la France.

Il est impératif que le petit monde médiatique français réalise qu’il n’est un exemple pour personne, au point d’être qualifié, dans le monde anglo saxon, d’ « exception Française« . Il doit se mettre à la page et cesser de se regarder le nombril.

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Une Réponse à “Journalisme : quand la vieille France vient donner des leçons à la nouvelle Tunisie”

  1. zeineb n
    11 mai 2012 à 10:26 #

    j’ai lu cet article parce que quelqu’un en a fait l’apologie à la radio ce matin… visiblement c’est une erreur .. aucun intérêt !

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