Sayada, ville pionnière de l’OpenData

Depuis mars dernier, la voisine de Monastir est la première municipalité de Tunisie à disposer d’un site OpenData. Publication des budgets, sondages sur la vie de la commune… les habitants participent activement à la vie de la cité par Internet. Ou comment créer de nouveaux modes de gouvernance à travers l’OpenSource.

Outre les trois dauphins, qui sont pour beaucoup son seul symbole visible, Sayada peut se vanter d’être la première dans plusieurs domaines. La municipalité possède le plus grand nombre d’expatriés, en pourcentage de sa population totale. 3 000 Sayadis sur 12 000 vivent à l’étranger.
Les Sayadis qui restent sur place sont des pêcheurs, des tisserands, et pour beaucoup des médecins, puisque Sayada est également la municipalité qui possède le plus grand nombre de diplômés en médecine par rapport à sa population. Un chiffre remarquable « à l’échelle de toute l’Afrique », se vante Lotfi Ferrhane, son maire.
La ville est restée plutôt calme pendant la révolution : quelques « activistes », des manifestations culturelles et des profiteurs qui ont saisi l’occasion pour construire des bâtiments illégalement…

Bienvenue à Sayada, ville de 12 000 habitants située à une quizaine de kilomètres de Monastir. Son port de pêche, ses usines de textile tournées vers l’export, son marché traditionnel et… le retour prochain de ses trois dauphins, grâce à la démocratie directe sur Internet !

Au lendemain de la Révolution, la municipalité de Sayada a décidé de rénover un rond-point, particulièrement dangereux. Sur celui-ci, une sculpture en fibre de verre représentant trois dauphins a été démontée. Bien mal en a pris l’équipe municipale…

Bien que le projet soit imposé, les habitants ont exprimé leur mécontentement sur Facebook, obligeant la mairie à prendre en compte ce tollé sur Internet. Un sondage a donc été mis en place sur le site de la mairie, pour répondre aux attentes des citoyens. 800 personnes ont voté, pour finalement décider de remettre en place les trois dauphins sur le rond-point du centre-ville.

Cette anecdote symbolise l’esprit de Sayada : une ville ancrée dans la tradition mais pionnière dans le domaine de l’opengouvernance.

Après le 14 janvier 2011, le Comité de Sauvegarde de la Révolution organise des réunions publiques. Très vite, les élus municipaux se rendent compte que peu de citoyens viennent aux réunions. Nizar Kerkeni (lien twitter @Nizarus ), maitre de conférence en informatique, propose alors de mettre en ligne un site pour annoncer les réunions et offrir quelques informations utiles.

« L’objectif au départ est de simplement de recenser les activités et de mettre en ligne les documents distribués pendant les réunions publiques, on ne parle pas encore d’OpenData ».

Par la suite, une commission municipale spéciale sera créée. Cependant, « ce n’est toujours pas l’affluence chez les jeunes » constate Nizar.

Les Trois Dauphins de Sayada

Au mur de la municipalité, une photo des trois dauphins

Savoir « ce qu’il y a dans la casserole »

Le tournant intervient en mars dernier lorsque le maire actuel Lotfi Ferhane décide de rendre public le budget de la ville… Objectif : prévenir les administrés de la situation financière désastreuse de leur commune pour justifier le peu d’action de la mairie.

La première diffusion a lieu le 15 mars 2012, via le site créé par Nizar: www.villedesayada.tn. En terme de transparence, « on s’est fait devancer par la Présidence de la République qui a publié son budget le 14 ! » plaisante Nizar Kerkenni.

Derrière la diffusion du budget de la commune, « il y a une volonté d’impliquer le citoyen, qu’il sache ce qu’il y a dans la casserole » précise le maire de la commune.

Lotfi Ferhane est une personnalité à part entière à Sayada. Energique, l’oeil rieur, il prend à coeur sa fonction, sans visée électoraliste : « Je sais que je suis là pour une courte période, je ne cherche pas à plaire. Je ne fais pas dans le populisme ».

Lui qui n’est pas sûr de se représenter aux prochaines élections profite donc de son court passage à la municipalité pour mettre en place les actions qui lui tiennent à coeur, comme l’OpenData. « Le fait de ne pas être tenu par un mandat donne plus de liberté » asure-t-il.

Ce professeur de mathématiques à l’Université de Monastir occupe le fauteuil de maire depuis le 28 septembre 2011, à l’issue d’un consensus citoyen. La société civile avait alors proposé plusieurs listes, celle de Lotfi Ferhane étant finalement choisie.

Pour lui, le principe d’OpenData est naturel : « Il y a une réelle volonté de dire les choses, les gens apprécient et réagissent régulièrement ». C’est donc avant tout l’occasion de remettre sur le devant de la scène la démocratie directe, grâce aux outils numériques.

D’un point de vue politique, si la situation n’est pas encore fixe dans le pays, le maire de Sayada « ne croi[t] pas que l’OpenData soit abandonné ». Il y a un nouveau gouverneur à Monastir depuis mars dernier, mais peu de risques que cela ait une infuence négative sur l’OpenData.

Pour Lotfi Ferhane, « ce principe va au-delà des idéologies politiques, c’est une question d’état d’esprit, de dynamique ».

Le maire aimerait tout de même « sortir des dossiers un peu compromettants mais c’est difficile car des personnes sont impliquées, et c’est délicat de les citer nommément ».

Licence CC :  » Cela coule de source ! »

La licence est-elle libre ? Nizar ne s’est même pas posé la question. Quand on lui demande ce qu’il en est de la licence d’exploitation pour le site, il avoue ne pas avoir réfléchi au problème tant cela lui paraît logique : « J’utilise les logiciels libres à titre personnel, donc ça coule de source que la licence soit en Creative Commons. Nous ne l’avons pas mentionné explicitement mais tout le monde peut évidemment reprendre les données, les réutiliser… ».

Dans la ville qui a été la première de Tunisie à faire le pari de l’OpenGov, la culture du libre va de soi, surtout pour Nizar, membre du HackerSpace.

C’est donc l’occasion de lui parler du projet OpenData, lancé récemment par la mairie de La Rochelle, dans la lignée de six autres villes françaises.

La licence utilisée pour ce portail est une licence ODBL, sous logiciel libre SPIP (qui est un logiciel français). Jusque là, tout va bien. Sauf que lorsqu’on y regarde de plus près, une condition (entre autres) retient notre attention : « Tout utilisateur ou visiteur du site web ne pourra mettre en place un hyperlien en direction de ce site sans l’autorisation expresse et préalable de la Ville de La Rochelle ».

Cette disposition est un brin contradictoire avec les outils utilisées par les concepteurs du site… Un exemple de plus pour démontrer que la Tunisie et la France ne sont pas vraiment au même niveau en matière de libre utilisation des données.

Des projets à la pelle

Forte de son succès qui a fait parler d’elle dans tout le pays, la ville de Sayada envisage désormais de créer une page wiki sur laquelle les personnalités connues de la commune seront rassemblées.

En parallèle, un wiki local recensera les noms de rues. Chaque personne passant devant un panneau de rue pourra se renseigner sur la personnalité nommée grâce à un QR Code.

Le maire envisage également d’utiliser l’OpenData pour « suivre à la trace les projets de permis de construire ». Avant de créer une application mobile…

Bref, ça bouillonne à Sayada. Seul problème (toujours pas réglé) : la mairie ne dispose pas de connexion Internet ! Le processus (héritage de la traditionnelle lenteur administrative tunisienne) est en effet particulièrement drastique : la municipalité doit obtenir l’autorisation du Contrôleur des dépenses qui dépend directement du Ministère de l’Intérieur. Et cela peut prendre des mois, voire ne jamais aboutir.

Comme le résume Lotfi Ferhane, « c’est la croix et la bannière » pour être connecté.

Peu importe, Nizar s’occupe de tout, même s’il aimerait bien déléguer le travail à d’autres et notamment « impliquer davantage la jeunesse ».

En effet, si la volonté politique est la première pierre nécessaire dans la construction de l’OpenGouvernance, l’éducation et la pédagogie doivent suivre pour impliquer les citoyens.

C’est avant tout grâce à leur vigilance que Sayada va retrouver ses dauphins…

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3 Réponses à “Sayada, ville pionnière de l’OpenData”

  1. 26 juin 2012 à 10:28 #

    Désormais, une connexion internet est disponible dans les locaux de la mairie, il y a même un spot Wifi :)
    En fait, bravo pour l’article et fier de ma ville Sayada

  2. khodja
    12 avril 2018 à 19:41 #

    je pense que ceux qui sèment la zizanie ne sont pas des sayadi
    c’est malheureux que notre ville est envahie par des voyous qui empêchent la ville de s’améliorer

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  1. Crépuscule sayadi | المتجولة - 24 août 2012

    […] : l’OpenData. A ce sujet, mon collègue et ami Clément Barraud a déjà écrit un article sur Fhimt. A la lumière de récents événements, nous continuons son enquête. Des nouvelles […]

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