A Kasserine, la révolution inachevée

Ce qui frappe en arrivant à Kasserine, c’est l’abondance des graffs. Souvent des références à la révolutions, aux martyrs. Surtout la promesse de luttes à venir.

Ce ne sont pas les graffs de Tunis, de Gabès, plutôt gentils, qui célèbrent en couleur la démocratie retrouvée. Ils mettent en garde, et montrent la détermination des jeunes (on pourrait dire des kasserinois, car pres de 70% d’entre eux ont moins de 25 ans).

« No revolution without blood ».

La chute de Zaba trouve ses racines ici, à Kasserine. Depuis l’indépendance, la région est marginalisée, mise de coté par le pouvoir central. Bourguiba venait de Monastir, Ben Ali de Sousse. Les deux ont privilégié la côte. L’intérieur du pays, lui, est plus défavorisé, au bout de la chaîne de l’emploi. Quand les tunisois ne trouve pas de travail, ils vont à Sfax ou à Monastir. Les habitants de ces villes occupent ensuite les postes importants des régions plus pauvres, et ainsi de suite. Les grands perdants de ces migrations intérieures habitent les gouvernorats de Gafsa, de Sidi Bouzid et de Kasserine.

Pas de données sûres concernant le chômage dans ces régions. Mais une certitude : les terrasses des cafés sont pleines, toute la journée.

Kasserine compte 80 000 habitants. Le moteur économique de la ville, c’est l’usine de pâte à papier, qui emploie 1700 ouvriers. Il y a des activités liées, les nombreux postes administratifs, ceux qui tiennent un garage, un petit commerce ou un café. Pour les autres, c’est la débrouille. Quelques heures au marché, pour essayer de vendre une poule et quelques abricots. Des après-midi au café et sur Internet. Et des nuits de 12-13h, car « plus on dort, moins on a le temps de s’ennuyer ».

C’est la cas à Kasserine, c’est aussi le cas à Sbeïtla, à Thala ou à Sbiba. Ces chômeurs sont cultivés, diplomés : le bac au minimum, souvent une licence et un master. Les familles comptent huit, neuf, jusqu’à treize enfants. Plus de la moitié n’ont pas de travail. En général, une fille ou un fils a pu trouver un poste, en deçà de ses compétences, pour aider ses parents. Un autre a un travail stable, policier ou infirmière, pas forcément dans sa ville, et économise pour le mariage. Les autres terminent leur études.

En Décembre 2010, certains, ceux qui écrivent sur les murs, en ont eu assez de cette situation.
Quelques appels à manifester sur Facebook, et les garçons se sont retrouvés dans la rue, pour réclamer un travail. En janvier 2011, leur message est arrivés aux oreilles des tunisois. Certains ont décidés de les soutenir. Ben Ali a commencé à avoir peur. Pour mettre fin au mouvement populaire, il a réprimé la base, le gouvernorat de Kasserine.

Les 10, 11 et 12 janvier, le président acculé s’est violemment débattu. Pour décapiter les protestations, il a déployé des soldats d’élites. Après identification des leaders par des policiers en civils, des snipers les éliminaient. Bilan : plus de 70 morts, des individus au cœur des foules, dont les rapports d’autopsie démontrent qu’ils sont décédés d’une balle unique, à la tête ou dans la poitrine.

Rapports d’autopsie

La répression n’a pas mis fin à la contestation, et le 14, Zaba s’enfuyait. En région, après la liesse, les tunisiens sont rapidement revenus à la réalité. Des gouvernements successifs, des visites officielles, des promesses, mais pas d’actes concrets. En bref, pas de changement.

Le 19 mai 2012 à Kasserine, direction la cité Ezzouhour. Plus grand des quartiers défavorisés de Kasserine, il compte 30 000 habitants, sans perspective d’avenir. Ici, plus de terrasses de café remplies : les habitants errent. Les anciens sont allongés au bord de la route, devant un étal improvisé avec leurs quelques possessions. Près d’une voie ferrée désaffectée, deux vieilles surveillent un troupeau de mouton, à l’ombre d’un arbre. Presque incongrues au milieu de la misère urbaine, elles n’ont rien d’autre.

Omri Taoufik, communiste révolutionnaire et conservateur du patrimoine, nous présente cinq jeunes. En un instant, ils sont vingts. Puis cinquante. Venus voir quelque chose qui les changent du quotidien. Tous tiennent le même discours : ils sont « prêts à tout » pour un emploi. Prêts à retourner dans la rue, à manifester, à se battre. Prêts à mourir. Une certitude aussi, la révolution n’est pas fini pour eux. D’où ces graffs vindicatifs. Ben Ali est parti mais le quotidien n’a pas changé.

Pas d’amélioration et toujours pas de travail.

Régulièrement, comme dans tous le pays, des manifestations sont organisés. Souvent pour l’emploi, parfois pour plus d’égalité entre les régions. Les deux problèmes sont liés. Si l’on y rajoute la hausse continuelle des prix de l’alimentation, due aux libyens qui rachètent les stocks, la Tunisie est encore un véritable baril de poudre, qui peut s’enflammer à tout moment.

Ce qui suspend un peu la situation, c’est le rôle d’Ennahda. La situation est complexe. Parti majoritaire dans les régions, il est le seul à bénéficier d’une solide implantation sur tout le territoire, via le réseau des 2500 mosquées tunisiennes. Ennahda est au gouvernement depuis l’élection de l’assemblée constituante le 23 octobre 2011.

Parti modéré, interdit avant la révolution, il est le seul à avoir su parler aux habitants des régions, qui ont massivement voté pour lui. Certains parlent de populisme, d’autres croient réellement que le parti musulman, dont est issu le premier ministre Hamadi Jebali, peut changer quelque chose à la situation tunisienne. Aujourd’hui, par fidélité partisane, ces militants s’opposent aux manifestations contre le gouvernement. Les électeurs sont indécis.

D’où un équilibre instable, qui aboutit souvent à des affrontements locaux.

Grève générale à Kasserine le lundi 21 Mai 2012 : la veille, Ennahda a organisé un important rassemblement pour dénoncer cette protestation et soutenir le gouvernement provisoire. Tout en rappelant le souvenir des martyrs de la ville. Reprise rhétorique pour être entendu du plus grand nombre.

Le même dimanche, à 300m de là, les salafistes s’étaient regroupés, également pour dénoncer la grève. Plus radicaux, ils sont aussi minoritaires. Ce matin-là, ils étaient une trentaine autour du drapeau noir qu’ils veulent imposer à la Tunisie. Bien que moins nombreux, ils font beaucoup plus parler dans la presse internationale, de part des actions isolées, qui vont de l’agression de journalistes à la prise de contrôle d’un village. Des actions spectaculaires, mais dont la plus grande portée (l’unique?) est médiatique.

Ennahda, sans être lié à ces actions, a du mal à se positionner. Les réprimer, ce serait leur donner trop d’importance, et en même temps, risquer de les radicaliser. Pour des raisons affichées d’ordre public, ou pour capter leurs votes, le gouvernement a choisi de laisser faire, de réprimer moins durement les manifestations des extrémistes, que celles de la société civile.

Monument à la mémoire des martyrs de la révolution, dans la cité Ezzouhour, seul du genre en Tunisie

En Tunisie, il y a donc les manifestations dont on parle, celles dont se soucient les responsables politiques, et les autres, les plus nombreuses et les moins visibles, celle qui expriment la lassitude du peuple. Les protestations sont régulières, nombreuses, humainement difficiles, et passablement ignorées par l’élite tunisoise…

Retour à la marginalisation des régions. Alors qu’il est déjà difficile de s’intégrer à Tunis ou à Monastir avec l’accent de Kasserine, les revendications répétés des tunisiens du centre ne sont pas entendues par le gouvernement provisoire. A cause de l’apparente léthargie de celui-ci, la tension est palpable.

Les jeunes kasserinois l’écrivent sur leurs murs : « La révolution n’est pas finie ».

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Auteur:Julien Giry

Journaliste pour Fhimt.com

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