Wikilekas (traduction) : #06TUNIS816

Reference ID Created Released Classification Origin
06TUNIS816 2006-04-06 14:38 2011-08-30 01:44 CONFIDENTIAL Embassy Tunis

Comment le gouvernement tunisien intimide les activistes de la société civile

¶1. Les officiels tunisiens adhèrent étroitement aux propos du Président Ben Ali, selon lesquels la Tunisie a déployé beaucoup d’efforts en vue de devenir une démocratie moderne (Ref C), mais il est de notoriété publique que les autorités continuent de surveiller, d’intimider et cherchent à discréditer les militants de toute les franges de la société civile. Les tactiques du Gouvernement tunisien, bien que non létales, rarement violentes, ou aussi cruelles que celles d’autres régimes autoritaires, sont très bien orchestrées, implacables et causent des dommages.

L’expérience récente de Neila Charchour Hachicha a attiré l’attention internationale sur quelques-unes de ces méthodes, alors que le recensement complet des harcèlements officiels est détaillé dans le rapport annuel de Human Rights Watch. Nous présentons d’autre part les témoignages de première main de contacts proches de l’ambassade qui vivent chaque jour dans le climat de peur, de doute et d’intimidation que le gouvernement tunisien a créé au sein de ce qui à d’autres égards est une société modèle.

¶2. (C) LE CONTEXTE: Les efforts du gouvernement pour intimider les activistes, qui peuvent sembler triviaux de prime abord, doivent être considérés, dans le contexte tunisien, plus efficace et transparent que bon nombre de pays en voie de développement. Les Tunisiens et en particulier les personnes issues de la classe moyenne instruite à laquelle les activiste appartiennent sont bien informés de leurs droits et des lois tunisiennes qui affectent leur vie quotidienne.

Le gouvernement tunisien en est fier et souligne régulièrement les avantages de l’Etat de droit en Tunisie. Par conséquent, le harcèlement du gouvernement tunisien, en particulier lorsqu’il il prive les militants de leur droits économiques ou sociaux, est d’autant plus grossier et inquiétant. Le fait que la population tunisienne soit peu nombreuse – seulement dix millions de citoyens – contribue au sentiment d’indignation ressenti quand les lois ou les droits ont l’air d’être enfreints, puisque les membres de la famille, les amis et connaissances sont immédiatement avertis de ces présumées transgressions.

La blague selon laquelle un Tunisien sur trois travaille pour le Ministère de l’Intérieur est extrêmement populaire en Tunisie, mais c’est aussi ce qui fait que les citoyens ont peur de parler de politique avec des personnes autres que leur famille proche et leurs amis.
Ainsi, l’intimidation est dans une certaine mesure psychologique, ce qui dans cette société – en particulier au sein de l’élite – peut être aussi répressif et dommageable que l’agression physique ou l’emprisonnement dans d’autres endroits du monde arabe.

¶3. (C) Le 4 Avril [2006], le département d’État [américain] a publié une déclaration publique (Ref A) dans laquelle il critique l’intimidation par le gouvernement tunisien de Neila Charchour Hachicha, fondatrice du Parti libéral méditerranéen, ainsi que d’autres cas similairaires. Hachicha et l’avocat Mohammed Abbou (Ref B) – également mentionné – ont été la cible des tactiques d’intimidation du gouvernement tunisien tentant de les faire taire. Comme de nombreux activistes, elle espère continuer son action destinée a faire avancer la liberté et la démocratie en Tunisie. Cependant, le harcèlement quotidien mentionné par Hachicha et d’autres individus ne disparaitra probablement pas.

Ahlem Belhadj et « l’éternel accusé »

¶4. (C) Belhadj est la présidente de l’Association tunisienne des femmes démocrates (ATFD), une organisation féministe locale qui lutte pour la prévention des discriminations, des agressions sexuelles et des violences à l’encontre des femmes en Tunisie. Si l’ATFD a évoqué le manque de libertés politiques en Tunisie, le groupe concentre généralement ses efforts en vue de poursuivre son but principal. Cependant, l’orientation sociale prise par l’organisation n’a pas empêché le gouvernement d’harceler Belhadj et d’autres membres de l’ATFD.

Balhadj dénonce le fait que les efforts de l’ATFD aient été ignoré des médias et que l’organisation n’était pas autorisé à recevoir des fonds de l’étranger, ou réserver des salles en vue d’organiser des meetings en Tunisie. Le gouvernement a aussi essayé d’empêcher l’ATFD d’organiser ses activités quotidiennes.
Lorsque l’ATFD a proposé un programme de sensibilisation, le gouvernement a organisé des évènements similaires juste avant – essentiellement pour faire perdre tout intérêt au programme de l’ATFD. Lorsque l’ATFD a ouvert un petit refuge pour femmes, le gouvernement a financé un nouveau refuge géré par une association de femmes affiliées au gouvernement. Les membres de l’ATFD interprètent les actions du gouvernement à une volonté de minimiser l’intêret de l’ATFD afin de démontrer que tout ce qui est fait de bon pour le peuple provient du gouvernement.

¶ 5. (C) le mari de Belhadj, l’avocat Jalel Zoghlami, s’est lui-même surnommé « l’éternel accusé », en raison de la grande variété de procès qui ont été intentés à son encontre afin de les mettre lui (en tant qu’ancien journaliste qui dénonçait Ben Ali) et Belhadj sous pression. Par exemple, Zoghlami a été emprisonné pour avoir prétendument agressé un officier de police, puis par la suite jugé pour avoir prétendument insulté un gardien de prison lors de sa détention.

Belhadj rapporte que l’on a empêché Zoghlami de travailler, le gouvernement tunisien refusant de lui donner le certificat de police nécessaire au renouvelement de sa licence professionnelle.
Malgré cela, Belhadj continue ses efforts destinés à promouvoir les droits des femmes en Tunisie et déplore le fait que le harcèlement de la société civile par le gouvernement soit monnaie courante.

NEZIHA REJIBA « UM ZIAD » – « L’AVERTI (à confirmer) »
¶6. (C) Neziha Rejiba, connue plus largement sous son pseudonyme
Oum Ziad, est l’éditrice du magazine en ligne Kalima censuré, dont le contenu est rédigé en Arabe. Ses articles sont souvent très critiques envers le régime de Ben Ali, et ces derniers mois, elle a souvent fait allusion aux pratiques commerciales frauduleuses de la famille de Leila – la femme de Ben Ali -, les Trabelsi.

Après le sommet mondial sur la société de l’information (WSIS) qui s’est tenu à Tunis en novembre 2005, Rejiba recu un appel anonyme la menaçant de représailles non spécifiées dans les mois à venir. Rajiba a expliqué qu’elle et son mari, Mokhtar Jellali, un avocat et ancien député au parlement, avaient été contactés par deux sources qui les ont informés du fait que le Ministère de l’intérieur avait fabriqué une vidéo pornographique avec des images de Jellali, et que le ministère prévoyait de l’envoyer à Rejiba dans le cadre de ce qu’elle décrit comme « une tentative de briser notre famille. »

Rejiba confia à Poloff qu’elle pensait que ces appels téléphoniques avaient été passés depuis le Ministère de l’intérieur par des sympathisants qui désapprouvaient les méthodes de ce dernier, et souhaitaient l’alerter, elle et son mari. Rejiba a expliqué que peu après, Jellali a reçu une lettre de menace ; la vidéo allait être envoyée à Rejiba si une certaine somme d’argent n’était pas versée. Rejiba a affirmé que la lettre spécifiait que les expéditeurs « ne sont pas la police. »

¶7. (C) Suite à cet échange, Rejia a alerté ses enfants ainsi que ses proches au sujet du plan du Ministère de l’intérieur. Rejiba a déclaré que dès les premiers avertissements et le courrier de chantage, elle a pensé que l’enregistrement était probablement un montage utilisant des images des vidéos de surveillance du bureau de Jellali dans le Ministère de l’intérieur montées de manière à ce qu’il semble engagé dans un acte sexuel. Elle a soutenu son mari, ils ont refusé de payer, et ont détruit la cassette dès qu’ils l’ont reçue, sans en visionner le contenu.

Rejiba a cité de nombreux exemples de militants qui, depuis le début des années 90, ont potentiellement été les cibles de campagnes de diffamation utilisant la pornographie ou portant sur des accusations de comportements sexuels immoraux.

Rejiba a également mis en évidence le fait que depuis le sommet mondial sur la société de l’information (WSIS), leur accès domestique à Internet a été coupé.

AHMED NEJIB CHEBBI – « L’ISLAMISTE BAASISTE »
¶8. (C) Chebbi, figure de l’opposition et Secrétaire Général du Parti Démocratique Progressif (PDP), a longtemps été en désaccord avec le gouvernement tunisien, mais à cause de ses liens avec certains militants islamistes, il a été la cible d’un nombre croissant d’attaques en 2010. Chebbi est membre du Comité du 18 octobre (Ref D), une alliance entre la gauche et les islamistes, qui est particulièrement inquiétante aux yeux du gouvernement tunisien. En traversant l’Arabie Saoudite durant un Pélérinage en janvier 2006, Chebbi a rencontré Rached Ghannouchi, le leader en exil du parti islamiste banni par le régime, an-Nahda.

Depuis, Chebbi a fait l’objet d’une vaste campagne de diffamation dans les médias, il a été qualifié « d’échec politique » incarné, appelé « Nejib Allah », et caricaturé avec une barbe et un turban caractéristiques des Talibans. (NOTE: Chebbi est toujours rasé de près et porte des costumes à l’occidental) A la fin du mois de mars 2011, Chebbi a participé à une série de conférences portant sur la dissidence et la réforme dans le monde arabe – organisée par le think-tank american Enterprise Institute -, les journaux locaux ont dit de lui qu’il était un « Baasiste » et un « ennemi de la démocratie. »

¶9. (C) Le 22 mars, Chebbi a expliqué à Poloffs que la presse l’attaquait en raison de ses contacts au sein de l’USG ainsi que de ses liens avec certains islamistes. Chebbi estime que la gauche et les islamistes devraient former une alliance en vue de lutter contre le régime totalitaire de Ben Ali, mais il n’a pas l’intention d’encourager l’arrivée d’éléments religieux si le système politique tunisien le permet – dans un avenir qui reste incertain.

Chebbi ignore dans une large mesure les efforts que déploie le gouvernement pour le diffamer, et affirme que la résistance est la meilleure réponse aux efforts d’intimidation, puisque le gouvernement les abandonnera s’ils semblent sans effets. Chebbi continue de voyager à l’étranger et ne semble pas être financièrement pénalisé par son statut d’opposant, peut-être parce qu’il est membre d’un parti officiellement reconnu.

¶10. (C) COMMENTAIRE : Les agents de l’ambassade entretiennent des liens avec ces personnes et d’autres militants également visés afin de leur apporter une protection et montrer au gouvernement tunisien que le gouvernement américain est parfaitement conscient du fait que les militants sont victimes de harcèlement. Des cas flagrants, tels que l’emprisonnement de l’avocat Mohamed Abbou et le harcèlement récemment subi par Neila Hachicha ont également été évoqués avec les interlocuteurs du Ministère des affaires étrangères.

However, the GOT usually has a legal argument about why the individuals’
problems are unrelated to his/her politics. Despite the
oppressive impact, GOT tactics appear more mean-spirited and
petty in light of the fact that Tunisian activists generally
lack an organized political constituency of immediate threat
to the regime.

Toutefois, le gouvernement tunisien avance que les problèmes rencontrés par ces individus sont dus à leur démélées avec la justice pour expliquer que le gouvernement et sa politique n’a rien a voir avec tout cela. En dépit de leur effet oppressif, les méthodes du gouvernement semblent plus mesquines et insignifiantes, puisque de manière générale, les activistes tunisiens manquent d’une organisation politique organisée à même de constituer une menace immédiate pour le régime.