Manufacturing consent 2.0

Il fut un temps que les moins de vingt ans… Un temps où influencer l’opinion publique se faisait à travers de petites phrases bien senties, de dérapages sémantiquement contrôlés, et de mass média.

Pour le politique, s’octroyer un certain contrôle des mass média était chose aisée, il suffisait de s’allier aux détenteurs de leur capital, comme en France, ou de cumuler les fonctions, comme en Italie. Fixer des limites aux journalistes récalcitrants consistait, selon les régimes politiques en place, à les menacer d’un passage par, selon les pays, le chômage, la prison ou la morgue. Il était de bon ton, dans les démocraties, de laisser les critiques s’exprimer, pour peu qu’elle restent raisonnables ou farfelues et s’abstiennent de dire tout haut ce qui s’échange dans les diners en ville. Le système n’était pas parfait, mais suffisamment efficace pour assurer aux gouvernances en place une certaine stabilité.

Longtemps considéré comme le reflet de l’opinion publique, les média de masse ne font plus guère illusion, et leur capacité à influencer l’opinion publique est en chute libre, en témoigne une multitude d’études réalisées par le monde du marketing, que l’on peut prendre avec le plus grand sérieux dans la mesure où leur but est avant tout d’orienter les investissement publicitaires vers les moyens les plus efficaces, à savoir le web social. Celui-ci est désormais deux fois plus influent que la télévision en France, et onze fois plus que les quotidiens nationaux. Quand il s’agit d’investir, on étudie sérieusement le ROI, mais quand il s’agit de gagner des élections… également.

Pour acheter un yahourt ou une crème antiride, l’influenceur le plus puissant n’est autre que vos ‘amis’, entendez par là ceux que vous croisez sur le web social. L’affiche, le spot publicitaire, le publi rédactionel ou la quatrième de couverture ne sont plus, pour ainsi dire, en haut de l’affiche. S’imaginer qu’il n’en est pas de même pour les idées politiques revient à nier qu’elles ne sont pas vendues selon les mêmes stratégies que les crèmes antirides, et oublier que toutes deux sont markétées par les même personnes. Même Jacques Ségéla, roi de la pub et conseiller en communication de Nicolas Sarkozy ne se risquerait pas le nier.

La Tunisie, laboratoire d’expérimentation de la démocratie 2.0

Mais Séguéla ne se limite pas à conseiller le président Français, il a fait de même avec le président Tunisien, Zine el-Abidine Ben Ali, et l’idée d’une Tunisie laboratoire de la ‘démocratie’ de demain n’est pas née à la suite du 14 janvier 2011, elle date en réalité de bien avant.

Depuis que Ben Ali a renoncé a censurer Facebook en 2008, la Tunisie s’est transformée en véritable petit laboratoire de R&D de l’influence idéologique à travers le web social. Plusieurs années et des budgets considérables ont été investits pour ajouter à la censure et à la surveillance une panoplie élaborée de stratégies et d’outils destinés à permettre à un pouvoir mafieux de justifier sa légitimité, aussi bien aux yeux de la communauté internationale qu’a celui de son propre peuple.

Le paradigme mis en place en Tunisie est d’une simplicité qui n’a d’égal que son manque absolue d’originalité : la place de l’Islam dans la société Tunisienne pose problème, pour preuve, Facebook, seul espace de liberté laissé au peuple Tunisien, se retrouve infesté d’Islamistes belliqueux, composant jour après jour des listes peuplées d’impies destinés, à travers une dénonciation en masse demandée aux fans, à l’échafaud numérique.

Une situation idéale, montrant au monde que la Tunisie ne pouvait se passer de Ben Ali, seul rempart contre le chaos obscurantiste des fondamentalistes, et terrorisant pas la même occasion la population, reproduisant en ligne un climat de peur et de suspicion déjà bien installé dans le reste de la vie publique de l’époque.

Ajoutez au tableau des partisans du président sortis de nulle part et intervenant à la moindre incartade démocratique, que ce soit sur Facebook, dans un blog ou dans un forum, l’impression générale donnait l’illusion d’une opposition parfaitement minoritaire, les indécis, eux, ayant tôt fait de se rallier à la prudence ou à la majorité, telle qu’on pouvait la percevoir à l’époque.

C’est d’ailleurs l’analyse qu’en faisait Jillian York, alors au Berkan Center for Democracy et désormais à l’EFF, constatant que les radiations de comptes et de pages Facebook en Tunisie étaient le résultat de campagnes de dénonciation massives opérées par des groupes islamistes. Une analyse dont ReadWriteWeb France, fermé depuis, s’est fait l’écho en en publiant en mai 2010 une traduction française.

C’est là que les ennuis ont commencé. Un déluge de commentaires de victimes tunisiennes attestant de la réalité des faits s’est vu interrompre par l’un des leaders de ces campagnes de dénonciations, mais contrairement à ce qu’aurait opéré une publication classique, le premier reflexe a été de tracer l’adresse IP du leader en question. La réponse implacable des technologies nous mena à Oakland en Californie, à deux pas de la Silicon Valley.

L’enquète qui suivit nous amena a démasquer deux entreprises situées dans la région, et nous valut la réaction paniquée de son dirigeant, qui fit erreur sur erreur et finit par mettre en lumière des complicités situées, elle, sur le territoire tunisien. La chance a voulut que cet incident ait lieu quelques semaines à peine après que Facebook ait soudainement décidé que la vie privée faisait partie désormais du passé, laissant à découvert bon nombre d’informations et de zones autrefois relativement confidentielles, nous amenant à débusquer, avec l’aide précieuse de complices tunisiens et de hackers sans frontières définies, une véritable petite armée de community managers et de hackers au service du président Ben Ali.

Tout cela aurait été infaisable sans la collaboration active de bon nombre de tunisiens rencontrés sur Facebook à l’occasion, de multiples échanges et d’innombrable coups de pouce, notamment quand il s’agissait de traduire des messages ou des échanges suspects repérés ça et là. L’un d’entre eux, fait dans un groupe d’assaillants infiltré par un Facebookeur Tunisien, évoquait la pause déjeuner d’un comparse et son retour prochain, promettant un déluge de commentaire hargneux à l’encontre de ReadWriteWeb. Le comparse, à en croire l’échange, étant aux commande d’une trentaine de profils.

Effectivement, moins d’une heure après que cet échange ait eut lieu, la page Facebook de ReadWriteWeb USA se voyait assaillie de commentaires dénonçant les mensonges colportés par la filiale française et demandant solennellement le licenciement de celui qu’ils s’imaginaient n’être qu’un simple employé. Sans succès. Ce détail, dans le feu d’une enquête qui consistait essentiellement à identifier l’organisation derrière ces attaques plutôt que ses moyens, était enfoui dans les archives jusqu’au jour où un appel d’offre de l’armée américaine, qui souhaitait s’équiper d’une telle technologie de ‘multi profil’, est apparu sur les radars, suite à la publication, par Anonymous, des emails de la société HBGary.

Personna Management Software

Le logiciel utilisé à l’époque, il y a un an, pour mener avec l’aide d’un seul opérateur humain, un raid consistant en un déluge de commentaires semblant issus de multiples voix, semble aujourd’hui intéresser au plus haut point l’armée américaine. Si le cahier des charges qu’ils établissent pour leurs propres besoins semble sophistiqué, les différents experts qui se sont prononcés sont unanimes pour dire qu’il n’y a là rien de bien sophistiqué. L’armée américaine compte, à en croire l’appel d’offre passé par inadvertance sur un site officiel et vite retiré, en faire usage à Kaboul, à Bagdad ainsi qu’en Floride.

En mai 2010, nous avions eu à faire à une technologie similaire, sans doute plus rudimentaire, utilisée pour créer l’illusion d’une foule criant d’une même voix un même message. Tout laisse croire qu’à l’époque cette technologie n’en était qu’à sa phase expérimentale, tout le monde, au sein de l’armée numérique de Ben Ali, n’y avait pas accès.

Combiné à un véritable savoir faire en matière de community management destiné à dénigrer les propos d’un adversaire politique, que nous avons eu l’occasion depuis d’observer en usage pour le compte d’une grande multinationale, c’est un outils absolument redoutable pour guider et influencer les foules. Depuis, des brevets couvrant des technologies destinées à assister l’opérateur humain dans la tâche schizophrénique consistant à incarner des personnalités multiples ont été repérés, l’utilisation d’IP multiples en concordance avec les lieux où sont censés se trouver les profils semble être une nécessité, et la fabrication de faux profils disposant de vrais traces sur internet à travers une multitude de plateformes sociales en est au point que des solutions semi industrielles sont envisagées.

En un an, il ne fait aucun doute que le logiciel qu’utilisait l’an dernier la police internet tunisienne s’est nettement sophistiqué, la seule chose qui a sans aucun doute changé, c’est l’employeur de ses opérateurs, ainsi que la campagne electorale durant laquelle ils sont censé exercer leurs talents. Ben Ali, en effet, n’est pas prêt de se représenter devant les urnes.

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6 Réponses à “Manufacturing consent 2.0”

  1. Thibaut
    26 avril 2011 à 20:03 #

    Merci pour cet article. Au milieu de toute ces articles écrits par des community managers avides de promouvoir leur métier, rappelons que le Community Management est avant tout un métier d’influence… de Marketing.

    Espérons qu’en France le marketing politique ne se transformera pas en propagande.

    • Fabrice Epelboin
      26 avril 2011 à 20:17 #

      Trop tard ;-) Non seulement on a grillé des sociétés commerciales utilisant ce type de logiciel, mais tu peux être absolument certain qu’ils seront utilisés lors de la campagne 2012.

  2. Neutralité
    26 avril 2011 à 20:57 #

    Bon… Je suis étranger à tous ces sujets, mais…

    Je me demandais s’il n’y avait pas le risque que se reproduise avec web social ce qui s’est produit avec la télévision. Comme avec la télévision, si les gens se rendent compte de quelque chose, ils risquent aussi de fuir le web social.

    Mais, je crois que quelque chose est différent avec le web social. La télévision, c’est un peu le contenu et aussi en même temps le contenant. Tandis qu’avec le web, les deux choses ont été séparées : il y a d’un côté « l’hébergeur » (le « web social ») et de l’autre « l’utilisateur ». Et j’imagine que l’hébergeur ne souhaite pas qu’une majorité d’utilisateurs fuient à cause d’autres utilisateurs. Ça va être intéressant d’observer ce tiers qu’est l’hébergeur qui va vouloir rester neutre, mais qui va devoir faire avec des pressions, des lois, etc.

    • Fabrice Epelboin
      26 avril 2011 à 21:01 #

      Le vrai soucis c’est qu’il va être très difficile pour les plateforme de repérer les Personna Management Software. Si on regarde les spécifications de l’armée américaine, chaque profil a son IP spécifique, et l’utilisateur dispose d’outils avancé pour avancer masqué…

      Par contre, les techniques utilisées pour lancer des attaques, elle, sont connues et relativement faciles à identifier. Ce sera l’objet d’un prochain billet :-)

  3. Julien
    28 avril 2011 à 09:08 #

    Bravo pour ce site d’information qui instruit et fait avancer le débat. Longue vie à Fhimt.com et à la Tunisie qui fait l’admiration de tous!

    • Heykel
      28 avril 2011 à 10:48 #

      Merci pour les encouragements Julien, n’hésite pas à monter dans le train avec nous et faire partie du voyage ;-)

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