Les Anonymous et le printemps arabe

Fhimt.com vous propose de découvrir le regard d’Al Jazeera sur les enjeux du numérique et de la politique à travers les traductions d’une sélection d’articles.

L’émergence rapide d’Anonymous, des tréfonds de la culture geek vers le catalyseur des révolutions du monde réel, a surpris tout le monde, y compris certains de ses membres.

Le groupe, qui n’est pas vraiment une organisation, d’anonymes technophiles, de hackers, et, de plus en plus, d’activistes, réunis tous ensemble sous une même bannière, se sont soudés autour de leurs actions non violentes, bien que souvent illégales.

Dans des opérations parfois surmédiatisées, centrées sur des attaques par déni de service (DDoS) qui mettent à terre les sites de ceux auxquels ils s’opposent, les Anonymous sont passés d’un groupe, qui a émergé en 2006, spécialisé dans le canulard à la limite de la légalité à un mouvement international qui recrute de nouveaux partisans par milliers.

Dans une interview menée au sein d’un groupe d’Anonymous, réalisée sur leurs terres, l’IRC (un système de chat sur internet), ils racontent à Al Jazeera qu’ils se battent, avant tout, pour la libre circulation de l’information.

«Vous ne pouvez prendre de décision à propos de quoi que ce soit si vous ne savez rien à son propos», lance un Ano. «Je suis là dedans parce que c’est une approche plus moderne et plus technique que l’activisme classique qui consiste à manifester contre le G8 ou quelque chose dans ce genre», ajoute un autre.

Bien que certains activistes plus classiques aient critiqué les Anonymous pour leurs méthodes, ils sont rares à nier le fait que ce cocktail unique d’anonymat, de société civile et d’action de groupe ait démontré son efficacité à changer les choses.

Amnesty International, l’une des ONG les plus reconnues pour son combat pour les Droits de l’Homme, a justement choisi de consacrer une large part de son rapport annuel 2011 à ce qu’elle décrit comme «une bataille essentielle qui se joue sous nos yeux pour le contrôle et l’accès à l’information, aux moyens de communication et aux technologies réseaux».

Widney Brown, en charge des lois et de la politique internationale au secrétariat d’Amensty International, a rapporté à Al Jazeera que les attaques d’Anonymous envers des gouvernements et des entreprises cherchant à censurer Wikileaks soulignait les conflits et les affrontement en cours concernant le contrôle de l’information.

«Le désir de parler librement sur ce qu’il se passe dans votre vie est quelque chose qui a toujours été présent, mais les média sociaux apportent la possibilité de l’amplifier», explique-t-il. «Les gouvernements sont évidement mis en danger par le fait que ces activistes soient devenus aussi efficaces dans leur façon d’utiliser ces nouvelles technologies et ces média sociaux», ajoute-t-il.

Amnesty considère que l’utilisation de méthodes non conventionnelles par les cyberactivistes pour défendre leurs principes sont justifiées, à partir du moment où elles ne violent pas le droit à la vie privée ou à la sécurité d’autrui, selon Brown.

Pourtant, en ce qui concerne les Anonymous, la vie privée n’est pas toujours sacrée, comme en témoigne la mise au pilori publique d’HBGary, une société spécialisée en sécurité informatique, dont le patron, après avoir tenté de monter une opération de déstabilisation des Anonymous, a vu ses emails publiés publiquement et sa réputation détruite.

Anti individualisme

Antithèse de l’individualisme rampant, que l’internet a contribué à faire exploser à travers des usages comme Facebook ou les blogs personnels, Anonymous représente le far west originel, un monde où les geeks donnent aux puissants une leçon.

Utilisant des pseudonymes, les Anonymous se regroupent dans des espaces virtuels constitués par IRC, une technologie de chat sur internet, où ils discutent de technologie, de politique et d’activisme, le tout avec une dose de cul et de ‘lulz’ (un mot dérivé de LOL qui désigne une blague de mauvais goût).

Les Anonymous sont d’une certaine façon le produit de ce type d’espace de discussion en ligne, explique Gabrielle Coleman, une antropologiste de New York University, qui s’intéresse au groupe depuis plusieurs années.

«Si vous n’aviez pas d’IRC, vous n’auriez pas d’Anonymous. C’est là qu’ils se coordonnent, c’est là qu’ils socialisent, c’est là qu’ils s’amusent, c’est là qu’ils se rencontrent» explique-t-elle.

Dans le monde parallèle et propret de Facebook, Mark Zuckerberg insiste sur le fait que ses utilisateurs doivent décliner leur véritable identité ou courir le risque de voir leur profil effacé, un principe que les activistes condamnent comme potentiellement très dangereux pour de nombreux activistes à travers le monde.

Le fondateur de Wikileaks, Julian Assange, a récemment qualifié Facebook de «superbe machine à espionner», condamnant la façon dont les réseaux sociaux enregistrent une quantité phénoménale d’informations sur leurs utilisateurs, qui peuvent tout aussi bien être utilisées contre eux par les autorités publiques.

Pour ceux qui fréquentent l’IRC, par contraste, la liberté de s’exprimer de façon anonyme est un droit fondamental, pour lequel ils sont prêt à se battre.

La plupart des Anonymous prennent des précautions pour protéger leur identité et rester cachés aux yeux des autorités et de leurs comparses anonymes.

«Il est évident qu’il y a parmi les personnes qui sont au cotés des Anonymous des gens qui ne s’intéressent pas tant à la politique que par le fait de créer un espace où l’on peut faire de la politique», dit Coleman.

Et cet espace, de nombreux activistes l’ont rejoint ces derniers mois.

«Beaucoup de personnes viennent ici car ils ne savent pas vers qui se tourner pour être écoutés quand personne n’écoute» explique un Ano

Anonymous et le printemps arabe

Alors que les média mainstream ont mis un temps fou à se rendre compte de ce qu’il se passait dans le monde arabe, les Anonymous ont répondu présent dès le départ.

Les Anonymous Tunisiens ont collaboré avec les autres au sein de l’OpTunisia, une opération lancée dès le 2 janvier, moins de deux semaines après Sidibouzid, bien avant que la plupart des média occidentaux ne se décident à parler de quoi que ce soit.

«Nous nous sommes intéressés à la Tunisie à travers Wikileaks, dans un premier temps, mais au fur et à mesure que nous avons été rejoints par des Tunisiens, la problématique s’est centrée sur la censure qui s’y pratiquait, c’est comme cela que ça a démarré» racontait un Anonymous à Al Jazeera au beau milieu d’une attaque DDoS visant des sites gouvernementaux Tunisiens.

A mesure que les Anonymous réalisaient l’importance de ce qui était en train de se passer, et prenant conscience de l’omerta des média occidentaux, ils ont collaboré de plus en plus avec les dissidents Tunisiens pour les aider à partager des vidéos avec le reste du monde.

Anonymous a rapidement mis au point un «kit de secours» traduit en français et en arabe, informant les cyberdissidents sur la façon de préserver leur anonymat en ligne et les méthodes pour éviter d’être détectés sur internet par la cyberpolice de Ben Ali.

Ils ont utilisé leur intelligence collective pour développer un script greasemonkey, une extension de Firefox destinée à aider les Tunisiens à parer les attaques de phishing intensives opérées par le gouvernement Tunisien.

Après la Tunisie, l’intérêt porté par les Anonymous aux révolutions n’a jamais baissé.

En Algérie, où l’usage de l’internet est plus limité et où l’adoption de Twitter est plus lente qu’en Tunisie, OperationAlgeria n’a pas été un succès, tout comme les manifestations dans la rue.

Opération Egypte, pendant ce temps, a été lancé le 25 janvier à la demande d’activiste Egyptien. Cette opération est considérée par de nombreux Anonymous comme un franc succès. A l’image de l’opinion de la rue du Caire, il a été décidé de ne pas attaquer de média ou de promouvoir la violence.

Les Anonymous ont travaillé avec le groupe Telecomix, un réseau de cyberactivistes qui utilisent des moyens légaux pour défendre la liberté d’expression, mettre en place des sites miroirs ou fabriquer des proxies afin d’aider les Egyptiens souhaitant accéder aux sites censurés par leur gouvernement. Ils sont même parfois passés au fax quand aucun autre moyen de communication n’était utilisable.

Durant les opérations Egyptienne et Tunisienne, l’humour noir n’a pas été oublié, comme quand les ambassades de ces pays ont été victimes d’un afflux massif de pizzas commandés à leur intention par les activistes.

En contraste, les canaux IRC consacrés à l’OperationLybia a pris un ton plus militant, en particulier avant que l’OTAN n’impose une zone d’interdiction aérienne.

«Les combattants Libyens sont venus à la rencontre des Ano pour trouver une espace où ils se savaient à l’abri», explique un Anonymous, faisant allusion à la façon dont l’opposition Libyenne utilisait l’IRC comme un abri virtuel dès le début des soulèvements.

«Ils étaient très reconnaissants pour l’écoute qu’ils y trouvaient ainsi que l’aide apportée, même si nous avions des moyens limités» ajoute un autre Anonymous.

Plusieurs Anonymous interviewés à l’occasion de cet article reconnaissent que l’interaction d’Anonymous avec le monde arabe a changé la nature et la démographie de leur propre mouvement.

«Auparavant, je dirais que les Anonymous se répartissaient entre l’Amérique du Nord, l’Europe et l’Australie» explique un Ano, «mais depuis la rencontre d’Anonymous avec la Tunisie en particulier, beaucoup de nouveaux venus ont rejoint les rangs d’Anonymous, en provenance du monde musulman».

Anonymous, cependant, a des précédents quand il s’agit de rassembler des forces pour lutter contre un régime autoritaire. ‘Operation Iran’ a été monté durant la révolution verte qui a secoué le pays en 2009 pour contester le résultat des élections présidentielles. Les cyberactivistes ont lancé un groupe afin de faire tomber un site où la tête d’opposants au régime était mise à prix, affichant leur photos aux yeux de tous.

Al Jazzera a parlé au fondateur du groupe Anonymous en Iran, qui explique que son groupe est composé d’une quinzaine d’individus, essentiellement issus de la diaspora Iranienne, qui sont rejoints à l’occasion d’opérations spéciales par des centaines d’autres.

«Nous n’acceptons pas de membre résidant en Iran du fait des risques» affirme-t-il dans une interview conduite par email. «Nous luttons pour la liberté d’expression et la libre circulation des idées en Iran».

Coleman affirme néanmoins que bien qu’il y ai eu des précédents, la Tunisie marque un tournant dans l’histoire d’Anonymous.

«[Anonymous] est arrivé en Tunisie du fait de la censure, mais d’une certaine façon, ils y sont restés pour des raisons qui vont bien au delà, et cela élargit considérablement le champs des possibles quant aux opérations qu’ils pourraient y mener» ajoute-t-elle. «Cela ouvre le mouvement à de toutes nouvelles perspectives».

En occident, les Anonymous se sont trouvé des buts communs avec ceux qui se battent ailleurs. Ce qui est essentiel pour comprendre ce mouvement, insiste Coleman, est de voir qu’au delà de leurs nationalités, de leur religions ou de leurs opinions politiques, les Anonymous du monde entier sont de fervents geeks.

Jacqhie True, professeur de relations internationales à l’université d’Auckland, affirme que l’implication d’Anonymous dans le printemps arabe est un cas exceptionnel de rencontre d’un même état d’esprit dans le cyber espace.

«Ils ont été amenés dans le monde arabe par des activistes arabophones, avec qui ils se sont retrouvés sur des valeurs communes» dit-elle. «L’internet ne connaît pas de frontières, dès lors, ceux qui questionnent des enjeux comme la liberté politique et la démocratie, issus de zone très différentes de la planète, et amenant avec eux des expérience très variées, peuvent se retrouver pour des causes qu’ils partagent».

Vous pouvez suivre Yasmine sur Tiwtter à @yasmineryan

Photos d’illustration cc TEDxCarthage, Anonymous, CBS, Mrb’m.

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Auteur:Yasmine Ryan

Yasmine Ryan est journaliste à Al Jazeera anglophone, où elle se consacre à la couverture des événements en Afrique du nord et à la politique Française. Elle a couvert la révolution Tunisienne depuis ses premiers jours, des semaines avant que d'autres journalistes anglophones s'intéressent au sujet et ne réalisent la signification de ce qui était en train de se passer. A la chute de Ben Ali, elle a voyagé au centre du pays dans la ville de Sidi Bouzid afin de recueillir des témoignages sur Mohamed Bouazizi, le vendeur ambulant dont l'immolation a déclenché le printemps arabe. Dans la nouvelle Tunisie, Yasmine a contribué a informer le monde sur les transformations sociales et politiques qui secouent le pays depuis le départ de Ben Ali. Avant de rejoindre Al Jazeera, Yasmine a travaillé pour le International Herald Tribune et le New York Times.

3 Réponses à “Les Anonymous et le printemps arabe”

  1. WnHtim
    25 mai 2011 à 15:39 #

    Très bon article mais j’aurais une question : Comment peut-on parler d’anon sans parler de 4chan ?

  2. DJL 93VIDEO
    3 janvier 2012 à 05:42 #

    Les Anonymous sont à la fois une bénédiction et un fléau.

    Les Anonymous ont de la noblesse dans leur attitude parce qu’ils défendent une cause.

    Mais, l’enfer est pavé de bonnes intentions.

    Nous sommes légions … référence satanique ?

    Nous ne pardonnons pas … pas terrible !

    J’avoue que je pardonnes pas certaines de leurs actions …

    S’attaquer aux gouvernement arabes en soutenant ces fausses révolutions arabes, c’est jouer le jeu du nouvel ordre mondial, c’est jouer le jeu des illuminati qui sont maitres dans la manipulation des forces de ce monde …

    Je vais leur « part donner » une VIDEO prochaine pour leur dire ce que je penses de ce mouvement, vu de dehors … car devenir Anonymous C passer sa vie à tchatter sur IRC donc C comme une drogue …

  3. 16 avril 2013 à 12:17 #

    Au debut je voulais etre comme eux mais nn parceque je pe,se que c’est des illuminati

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