Interview avec le directeur de l’Agence Tunisienne de L’Internet

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Al Jazeera s’entretient avec le directeur de l’Agence Tunisienne de l’Internet, qui cherche à renforcer la transparence de l’organisme.

Ce fut un moment historique lorsque le directeur de la jadis honnie ATI s’est adressé à Tunis à une assistance de blogueurs parmi les plus influents du monde arabe.
Moez Chakchouk, directeur de l’Agence Tunisienne d’Internet (ATI), a reçu un tonnerre d’applaudissements de la part de ce parterre de blogueurs à la suite de son discours du lundi 3 Octobre.

Chakchouk a clairement pris la bonne direction depuis sa prise de pouvoir à l’ATI, le 21 février dernier. L’ATI, plus que tous ses équivalents dans le monde arabe, avait une place centrale dans l’organisation du régime autoritaire de l’ancien président tunisien Zine El Abidine Ben Ali ; la plupart des anciens directeurs de l’ATI bénéficiaient d’ailleurs de postes haut-placés dans l’entourage politique de Ben Ali. Le bâtiment hébergeant l’ATI avait la particularité d’être l’ancienne résidence de Ben Ali dans les années 1980, et le bureau de Chakchouk était le salon du leader déchu.

La journaliste Yasmine Ryan d’Al Jazeera s’entretient avec Chakchouk, 36 ans, dont la mission est de transformer une des agences Internet des plus répressives sous Ben Ali en un organisme transparent et responsable.

Yasmine Ryan: Quand êtes-vous arrivé à la tête de l’ATI ? Cela doit être un véritable challenge…

Moez Chakchouk : Je travaillais auparavant au ministère quand la décision a été prise de restructurer Internet, et restructurer Internet signifie restructurer l’ATI. Cette décision a été prise par Ben Ali juste avant la Révolution, le 7 novembre 2010. J’étais conseiller du ministre à l’époque ; j’étais impliqué dans ce dossier et j’en connaissais les enjeux.

Ensuite, la Révolution a eu lieu et tout a été arrêté. L’équipement de censure a été déconnecté parce que Slim Amamou était devenu ministre.

A la même époque, nous avons eu des problèmes au sein de l’ATI, qui avait été très proche du régime, et les gens ici n’ont pas vu leurs droit respectés.
Le problème était également dû au fait que beaucoup de gens, en particulier des politiciens, affirmaient qu’il fallait détruire l’ATI. A ce moment, j’ai tenté d’expliquer que l’ATI devait perdurer en tant que point d’échange Internet (Internet exchange point) et que nous avions beaucoup à faire, mais cette idée n’était pas bien comprise.

C’était un vrai challenge d’expliquer aux gens que l’ATI est un point d’échange de trafic et que nous devions nous assurer de sa neutralité et de sa transparence.

Nous devons communiquer, et l’ATI n’est pas une institution qui était habituée à communiquer auparavant ; ça s’est avéré difficile. Nous avons dû ouvrir nos portes aux ONG et aux blogueurs. Je n’avais jamais parlé à un blogueur auparavant ; j’avais travaillé durant 14 années pour le gouvernement et j’avais toujours eu peur de le faire.

La première chose a été de réagir rapidement. Nous avons ouvert nos portes et créé un compte Facebook ainsi qu’un compte Twitter : c’était très important pour nous de communiquer avec la communauté en ligne.

YR : Vous avez travaillé avec des blogueurs et cherché à en faire des partenaires, pensez-vous que vous avez été sensible à ce qu’ils ont essayé de faire ?

MC : Ça n’a pas été facile, car ils ont dû nous faire confiance tout de suite. Et ce fut le plus grand défi.
Lorsque j’ai exécuté l’ordre provenant du tribunal militaire de bloquer certaines pages Facebook, ce fut très difficile pour les blogueurs et la communauté en ligne, parce que je venais à peine d’expliquer la semaine précédente à la radio que ATI ne censurerait rien, car il n’y avait aucun contexte règlementaire à ce sujet. J’ai également expliqué que nous avons simplement activé nos équipements [de censure] pour les écoles parce que le ministre de l’Education nous l’a demandé.

Mais au même moment, nous avons eu ces ordres [de censurer des pages Facebook]. Et vous connaissez la situation en Tunisie, à ce moment-là ; c’était l’état d’urgence. De plus, ces ordres provenaient d’un tribunal et non des militaires eux-mêmes. J’ai expliqué au même moment via Twitter que ATI n’avait pas le choix et que nous devions le faire.

Le problème n’est pas limité au blocage de ces pages ; cela reviendrait à dire à ces personnes qu’elles n’ont simplement pas le droit de dire quoi que ce soit qui puisse heurter les militaires, parce que ça incite les gens à la violence.

Après cela, les avocats [impliqués dans le cas de Mai] ont apporté au tribunal des éléments l’amenant à demander à l’ATI de filtrer tous les sites pornographiques. C’est difficile car, si nous commençons à remettre en service nos équipements pour filtrer la pornographie, nous filtrerons toujours plus et ce filtrage ne s’arrêtera jamais.

Nous avons refusé cette décision et avons annoncé que nous ferions appel. Et je pense qu’à ce moment-là [la communauté en ligne] a commencé à nous faire confiance et s’est dit : « D’accord, l’ATI va devenir le défenseur de nos libertés ». Mais je défends l’ATI, je ne suis pas un activiste.

Je défends ici l’ATI en tant que point d’échange Internet, et mon rôle est de défendre la transparence et la neutralité de l’ATI, quel que soit le contenu qui y transite. Ce n’est pas une question de pornographie : la question est de savoir si l’on censure en Tunisie ou non.

Nous voulons changer. Nous avons d’ailleurs déjà commencé à changer notre équipement. Nous avions déjà commencé à mettre fin aux investissements destinés aux équipements de censure. Nous ne pouvons plus faire machine arrière.

Nous avions essayé d’expliquer au tribunal [pendant la première audition] que c’était la mauvaise décision. D’abord parce qu’elle n’a pas de base légale., mais aussi parce que l’ATI n’a pas les mêmes moyens qu’autrefois pour exercer une censure, car nous avons arrêté de maintenir les équipements ainsi que les financements qui permettaient de maintenir en place cette censure.

Le problème de la pornographie peut être enrayé de différentes façons : les FAI peuvent par exemple proposer des logiciels de contrôle parental, mais l’ATI ne peut pas censurer directement. C’est la première fois qu’une décision est prise sans base légale, c’est incroyable.
C’est pourquoi j’ai toujours espoir de gagner l’appel auprès de la plus haute instance juridique de Tunisie.

YR : Donc, idéalement vous n’obéiriez à aucun ordre concernant une quelconque censure ? Que signifie la sécurité nationale, désormais ?

MC : Sécurité nationale ne signifie pas censure. Nous aidons le tribunal à faire appliquer la loi ; nous le faisons tous les jours, d’une façon transparente et en accord avec la loi. Nous nous accordons à dire que ces problèmes ont besoin d’être résolus de manière différente, après l’élection [de l’Assemblée Constituante], parce que nous avons besoin de lois concernant ce problème. Internet doit avoir une législation spécifique car ce n’est pas un média. Tous ces problèmes devront être traités de manière différente dans le futur.

Les utilisateurs d’Internet qui souhaitent bloquer la pornographie pourront choisir cette option auprès de leur FAI, mais en tant qu’option et non comme la réponse généralisée qui était employée auparavant.
Nous ne pouvons pas aujourd’hui activer tous les équipements à la capacité nécessaire pour bloquer ces sites comme ça a été fait dans le passé. L’entreprise qui nous permettait de réaliser ce filtrage demande désormais plus d’argent et nous n’avons pas cet argent. C’est très difficile.

Les équipements de censure dont nous disposons ne permettent plus aujourd’hui de censurer. Tous les sites sont aujourd’hui ouverts, malgré les ordres du tribunal militaire. Nous n’avons pas les moyens d’obéir aux ordres du tribunal.

YR: Qu’en est-il de la surveillance ?

MC: Nous ne surveillons pas les internautes. Ce n’était pas l’ATI qui en avait la charge. Nous ne disposons pas de l’information nous permettant de le faire. Les blogueurs disent que c’était la cyberpolice. Mais je n’en sais rien. Nous savons que certaines personnes en avaient la charge. Ils utilisaient notre équipement.

Après la Révolution, nous avons coupé les accès extérieurs. Personne ne pouvait plus désormais utiliser les équipements de l’ATI à des fins de censure ou de surveillance. Auparavant, l’ATI n’était qu’un acteur technique qui maintenait et opérait l’équipement, c’est tout. Les ordres venaient des ministères ou du palais présidentiel ; nous n’avons pas les documents.

Nous avons juste les ordres de la Présidence nous demandant d’acquérir certains équipements et de les payer. Nous avons également tous les contrats avec des clauses de confidentialité.

YR: Hier, à la réunion des Blogueurs Arabes, vous avez parlé de la Tunisie comme d’un terrain d’expérimentation des technologies de censure et de surveillance étrangère. Pouvez-vous nous expliquer ?

MC: La Tunisie a été le premier pays à mettre en place ces systèmes. Nous avons beaucoup d’équipements ici qui ne sont pas à nous. Qui est venu les installer ? C’était un partenariat entre l’ATI et des entreprises. La technologie elle-même est fantastique, mais vous devez l’utiliser d’une façon juste.

YR: Que va-t-il advenir des informations stockées sur les internautes tunisiens ?

MC: Nous n’avons aucune information. Comme je l’ai expliqué, l’équipement était ici dans nos installations mais était opéré de l’extérieur. Peut-être que tout cela est stocké dans nos fichiers en ce moment, mais nous n’y avons pas accès, car cela peut être chiffré. Les personnes qui y avaient accès auparavant l’ont effacé. Nous sommes prêts, si des personnes veulent enquêter sur ces dossiers et sur ce qui s’est passé, mais nous ne pouvons le faire seuls.

YR: Vous avez mentionné avoir testé le Deep Packet Inspection en Tunisie ?

MC: Nous disposons de l’équipement de censure habituel qui a été développé en Tunisie avec cette entreprise. Il y avait de nombreux bugs, mais ils ont été corrigés au fil des années. Il y a toujours des bugs dans cette technologie et nous travaillons toujours avec cette entreprise, parce que nous filtrons pour les institutions gouvernementales.

YR: Existe-il des technologies dont vous pouvez nous parler ?

MC: Je peux vous parler de SmartFilter, parce que SmartFilter a été acheté indirectement à McAfee, une entreprise américaine. SmartFilter a été acheté en 2002 et nous l’utilisons toujours. Nous avons renouvelé notre contrat avec SmartFilter, mais à travers d’autres entreprises. La compagnie qui nous fournit l’équipement de Deep Packet Inspection a elle-même un contrat avec SmartFilter. C’est pour cela que je n’ai pas de contrat de confidentialité avec SmarFilter.

L’équipement a évolué. Ils ont commencé avec des systèmes de cache et développé ensuite des technologies plus sophistiquées.

YR: Pourquoi ce contrat continue-t-il s’il n’y a plus de censure ?

MC: Nous avons renouvelé ce contrat parce que nous filtrons toujours les accès des institutions gouvernementales. Si vous tapez ‘pornographie’ ici à l’ATI, vous serez bloqué. Pour les écoles, les hôpitaux, les institutions gouvernementales et les cybercafés, nous filtrons.

Nous utilisons juste des filtres locaux avec une capacité réduite. Pour la totalité du pays, nous aurions besoin d’un équipement plus important, et cet équipement n’a pas été maintenu.

YR: Pourquoi le gouvernement faisait-il subventionner le développement de ces technologies ?

MC: Un équipement de censure n’est pas une technologie plug and play ; c’est quelque chose qui a été développée pour la Tunisie. Le régime de Ben Ali demandait constamment de bloquer des contenus ou différentes façons de les bloquer. Donc, il fallait travailler avec des entreprises pour ajuster ces blocages. Lorsque ce produit était finalisé, il était vendu à d’autres pays.

Notre équipement de censure à base de SmartFilter est désormais commercialisé dans d’autres pays au Moyen-Orient :  Bahrein,  Oman,  Arabie Saoudite…
Cette technologie a été développée en large partie en Tunisie.

YR : Vous avez certainement suivi les récents développements qui ont mis au jour des technologies de surveillance – Amesys en Libye, Nokia-Siemens au Bahrein, BlueCoat en Syrie. Est-ce que certaines de ces technologies ont été utilisées ou déployées en Tunisie ?

MC: Nous ne pouvons pas donner le nom des entreprises ni des technologies qui ont été utilisées par le régime tunisien.

Mais si le gouvernement a la volonté de proposer ou de faire des recherches dans une commission indépendante, nous sommes prêts.

Ce texte a été traduit par des citoyens du monde entier de façon collaborative (stat)

illustration CC-by de Claudio Núñez

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Auteur:Yasmine Ryan

Yasmine Ryan est journaliste à Al Jazeera anglophone, où elle se consacre à la couverture des événements en Afrique du nord et à la politique Française. Elle a couvert la révolution Tunisienne depuis ses premiers jours, des semaines avant que d'autres journalistes anglophones s'intéressent au sujet et ne réalisent la signification de ce qui était en train de se passer. A la chute de Ben Ali, elle a voyagé au centre du pays dans la ville de Sidi Bouzid afin de recueillir des témoignages sur Mohamed Bouazizi, le vendeur ambulant dont l'immolation a déclenché le printemps arabe. Dans la nouvelle Tunisie, Yasmine a contribué a informer le monde sur les transformations sociales et politiques qui secouent le pays depuis le départ de Ben Ali. Avant de rejoindre Al Jazeera, Yasmine a travaillé pour le International Herald Tribune et le New York Times.

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