Le piège sémantique de l’islamisme

Depuis des semaines mes amis, en France comme en Tunisie, m’interrogent sur la situation politique en Tunisie et plus précisément la montée de ce qu’ils qualifient de vague « islamiste ».

J’ai décidé de ne pas parler de politique en Tunisie, pendant la séquence électorale, pour deux raisons. Primo, la Tunisie n’est pas mon pays. Secundo, nous n’avons aucune leçon à donner à un peuple qui tout seul (ou luttant contre le reste du monde) nous a donné une formidable leçon de courage et de dignité.

Mais par moment, je me dis que les mots sont des pièges.

Voilà un mot réflexe qui déclenche en Occident des comportements pavloviens. Un mot fourre tout utilisé à la fois pour désigner un authentique terroriste djihadiste qu’un homme pieux qui souhaite vivre sa foi dans la paix et la dignité. Et s’ il y a un mot qui est utilisé à tort et à travers et que je ne supporte plus, c’est bien le mot « islamiste ».

Imagine-t-on utiliser, en Europe, un mot pour définir un comportement politique qui englobe à la fois les militants démocrates chrétiens, les catholiques intégristes qui ne reconnaissent pas l’autorité papale, les ultra terroristes, comme Anders Behring Brevik, qui massacra plus de 80 sociaux démocrates norvégiens, coupables à ses yeux de favoriser l’immigration.

Ce manque de nuances sémantiques est probablement l’héritage le plus pervers laissé par Ben Ali et la pensée unique occidentale. Le mot « islamiste » est un porte-drapeau agitateur des peurs les plus sombres qui justifient toutes les répressions, les mensonges et les dictatures.

Prenons l’exemple de la Tunisie.

Voilà un peuple qui s’est libéré seul de la dictature. Qui en 9 mois a organisé des élections exemplaires avec un taux de mobilisation exceptionnel.

Et que retient-on de cette élection ? Que la Tunisie serait à deux doigts de se transformer en Califat.

En toute franchise, c’est n’importe quoi.

Jugeons sur les mots et sur les actes.

Le programme d’Ennahda, à ce stade, n’est en rien antidémocratique. Bien au contraire, c’est un programme islamo-conservateur, très modéré, qui reconnaît l’économie de marché, le statut personnel de la femme et fait de la démocratie la pierre angulaire de la société tunisienne.

La campagne et le comportement d’Ennahda depuis la Révolution est difficilement attaquable. Ennahda a payé le plus lourd tribu face à la dictature de Ben Ali ; ses militants furent emprisonnés, torturés, exilés, assassinés.

Ils auraient pu revenir avec la volonté de faire payer le prix du sang versé. Il n’en fut rien.

Jusqu’à présent, ils ont respecté le process démocratique, ont joué un rôle constructif dans les instances de la Révolution, ont tenté de canaliser la radicalité de leurs bases militantes.

La réalité est que le peuple tunisien a fait le choix légitime et naturel de voter pour celles et ceux qui n’ont pas collaboré avec le régime kleptocratique de Ben Ali. Et aujourd’hui Ennahda ressemble plus à ce qu’en Occident nous appelons un mouvement conservateur qu’à un parti extremiste voulant transformer la Tunisie en nouveau Califat.

Et pourtant, l’utilisation massive du mot « islamiste » à la une de la presse mondiale va faire fondre les investissements directs étrangers en Tunisie et finir d’anéantir la manne touristique.

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Auteur:Bruno Walther

Bruno Walter est un entrepreneur français vivant en Tunisie, il réagit au traitement médiatique fait par la presse française au sujet des élections tunisiennes.

Une Réponse à “Le piège sémantique de l’islamisme”

  1. 26 octobre 2011 à 14:11 #

    Bonne analyse dans son ensemble, et plutôt OK sur tout les points.

    Cependant, j’ai la nette impression que vous faites comme certain physiciens qui, dans les prémisses de leurs expériences, expliquent que, pour que ça soit possible, nous devons avoir un système isolé ou à pression et température constante ou …

    Arrêtez donc d’isoler le système, prenez en considération ce qui c’est passé et la réalité des choses. Commençons uniquement par y ajouter les faits (et non les supposés faits) sur le terrain et non uniquement sur le papier. Le tableau commence déjà à se noircir.

    De plus, nous avons rarement vu un parti politique (en France par exemple) qui une fois arrivé au pouvoir a appliqué/pu appliquer son programme électoral (ok j’exagère un peu !)
    Pourquoi voulez-vous que cela arrive avec Ennahdha ?
    Ce même parti qui n’a même pas, juste pour faire semblent, exprimé ne serait-ce qu’un début d’excuses pour les actions de certains de ces membres qui ont agit même si de leur propre chef en tuant plusieurs de leurs compatriotes.

    Je respecte le résultat de ces élections. Je ne les remettrai pas en discussion.
    S’il y avait quelque chose à faire, il aurait fallu le faire avant. Trop d’événements sont restés dans le flou dans un contexte peu propice à la transparence.

    Mais ne me demandez pas d’être serein pour l’avenir de la Tunisie.

    Non, la Tunisie ne sera pas un califat, et très probablement ils ne toucheront pas au statu de la femme.
    Il se peut, par contre, (je ne peux malheureusement que m’appuyé sur des situations passés) que l’application des ces lois se fasse de moins en moins … jusqu’à l’oubli … ce n’est pas de la science-fiction, c’est déjà arrivé.

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