Ammar 404 : les dessous de la société de la surveillance dans la Tunisie de Ben Ali

Nous vous proposons aujourd’hui l’enquête la plus complète réalisée à ce jour sur les dessous de la société de surveillance mise ne place par le régime de Ben Ali sur Internet à partir de 1996. Fruit de longs mois d’enquête, cet article est la synthèse de nombreuses interviews et de recherches extensives, qui donnent un aperçu relativement exhaustif du fonctionnement et de la mise en place de ce que tout le monde désormais s’accorde à considérer comme le laboratoire de la société de surveillance qui risque de s’abattre sur le monde occidental et dont la Tunisie s’est débarrassé avec la révolution. Seul manque dans le tableau dressé par Bloomberg de la société de la Surveillance Tunisienne la mystérieuse société Européenne que tout le monde évite de citer du fait d’un contrat de confidentialité, dont les installations de Deep Packet Inspection étaient utilisées pour surveiller les emails Tunisiens. Les lecteurs réguliers de Fhimt.com ou de Reflets.info l’auront sans nul doute reconnue.

En Tunisie, Big Brother a un surnom : Ammar 404. Un jeu de mot sur l’erreur 404 affichée en lieu et place des sites web bloqués, imaginé comme un personnage de fiction par les blogueurs tunisiens pour incarner la société de surveillance mise en place par le dictateur Zine El Abidine Ben Ali.

Bloomberg est une agence de presse de renommée internationale, elle a consacré d’importants efforts d’investigation sur l’industrie de la surveillance, en particulier en ce qui concerne la Tunisie.

 

Vernon Silver, qui a réalisé cette enquête, est un journaliste qui a publié ses articles dans le New York Times, le Boston Globe, le Spy magazine, ainsi que dans d’autres publications. Il a été lauréat de prestigieux prix tels que l’Overseas Press Club of America Award et le prix du New York Press Club ainsi que celui de la Society of Professional Journalists. Natif de New York, il a fait ses études à la Brown University puis a étudié l’égyptologie à l’université du Caire. Il vit aujourd’hui à Rome.

Aidé directement et indirectement par des entreprises Américaines et Européennes, Ammar 404 a pris le contrôle de pratiquement tous les moyens de communication électroniques en Tunisie et a profondément bouleversé les vies des Tunisiens, en allant jusqu’à changer les contenus des e-mails durant leur transport. Dans ce monde, les Tunisiens de tous bords n’étaient jamais certains qu’un e-mail arrivait à destination ou s’il était lu, et par qui.

Asma Hedi Nairi, une ancienne coordinatrice pour la jeunesse d’Amnesty International, raconte que les e-mails qu’elle et ses amis échangeaient étaient remplacés par des contenus allant de caractères aléatoires à des publicités pour la location de voitures. Les opposants au régime décapité lors de la révolution de janvier dernier recevaient des e-mails de menace indiquant « vous pouvez vous enfuir mais vous ne pouvez vous cacher », alors que des individus n’ayant aucune activité politique ont vu leur correspondance interceptée quand par inadvertance ils y incluaient des mots clés désignés comme critiques par le gouvernement. Ammar 404 a même été jusqu’à détruire des réputations en insérant des images pornographiques dans des e-mails professionnels ou en publiant des photos intimes sur Facebook, explique Nairi, une tunisienne âgée de 23 ans.

« Ammar 404 voyait tout » dit Nairi, qui étudie en Tunisie en vue d’obtenir un diplôme en criminologie.

« Une guerre de l’information »

L’interférence d’Ammar 404 la força à fermer cinq comptes e-mails dans les années précédant la Révolution, lui dérobant ses listes de contacts et ses documents. La nature sexuelle de certaines intrusions était particulièrement embarrassante dans un pays de culture musulmane, explique Nairi, ce qui nuisait encore davantage à la fluidité des discussions politiquement connotées.

« Ammar 404 est plus dangereux que n’importe quel policier sur le terrain’, dit-elle. « C’était une guerre de l’information »

Les capacités de surveillance de la Tunisie la place à l’avant garde de la ligne de front d’une course à l’armement technologique dans laquelle les régimes répressifs acquièrent un pouvoir grandissant pour surveiller – et manipuler – les activités électroniques de leurs citoyens.

Cet examen de la surveillance en Tunisie offre une vision exceptionnelle de la réalité de la surveillance globale mise en place par un état totalitaire, et s’inscrit dans le cadre d’une enquête de Bloomberg News sur la manière dont les gouvernements utilisent les technologies de surveillance occidentales pour traquer leurs opposants.

En Syrie, une société italienne a récemment annulé un projet de surveillance du net après la révélation par Bloomberg de sa mise en place, augmentant le nombre de ses opposants.

L’Iran, de son coté, a fait l’acquisition de technologies européennes destinées à géolocaliser ses citoyens, y compris après la violente répression qui a fait suite à la révolution verte en 2009. Au Bahrein, la police interroge les activistes en s’appuyant sur les SMS interceptés à l’aide de technologies d’origine européenne. L’Egypte, le Yemen et la Syrie ont acheté les mêmes équipements, comme l’enquête que nous avons menée nous l’a révélé.

Pas de régulation

L’exportation de technologie de surveillance n’est pas particulièrement régulée, et les capacités d’interception sont livrées en standard, à l’intention des forces de l’ordre, dans la plupart des systèmes de télécommunication que l’on trouve à travers le monde. Ni les Etats-Unis ni l’Europe n’ont interdit l’exportation de technologies de surveillance vers la Tunisie.

La Tunisie de Ben Ali est l’exemple de ce qui attend le reste du monde si les ventes de ces technologies restent sans contrôle, affirme Ben Wagner de l’Université Européenne près de Florence, en Italie, qui a publié un rapport de recherche sur la gouvernance de l’Internet en Tunisie.

Le régime de Ben Ali a déployé un arsenal technologique de surveillance afin de faire étalage de son pouvoir, dit Wagner. Changer les e-mails en des textes absurdes, plutôt que de tenter de piéger les dissidents, a créé un sentiment d’angoisse généralisé, dans lequel même le spam pouvait être perçu comme l’œuvre d’Ammar 404, explique-t-il.

Une terrain d’expérimentation

« Cela laisse les citoyens dans un état constant de doute sur la sécurité et la confidentialité de leurs communications » explique Ben Wagner.

Les pays occidentaux ont utilisé le pays comme un test grandeur nature. Moez Chakchouk, qui a pris la tête de l’Agence Tunisienne de l’Internet après la révolution, explique avoir découvert que l’industrie de la surveillance avait offert de généreux discounts aux agences gouvernementales afin de tester leurs technologies sur le territoire.

Au cours d’interviews faites suite au départ de Ben Ali après 23 ans de règne, des techniciens, des activistes, des cadres et des représentants du gouvernement ont décrit comment ils ont combattu, et dans certains cas aidé à construire, la société de la surveillance mise en place la le dictateur déchu.

Beaucoup de responsables

La chasse engagée à l’encontre de Ammar 404 montre que, même si, bien sûr, il n’est personne en particulier, beaucoup portent une lourde responsabilité sur leurs épaules. Cela inclut la ‘cyber police’, l’Agence Tunisienne de l’Internet qui a installé les technologies, ainsi que les entreprises qui les ont vendues à la Tunisie malgré les protestations croissantes faites en réaction aux violations incessantes des Droits de l’Homme dans le pays.

« Je peux vous raconter comment cela s’est passé » dit Kamel Saadaoui, âgé de 46 ans, qui a dirigé l’Agence Tunisienne de l’Internet de 2008 jusqu’à la révolution. « Les entreprises Tunisiennes, qu’il s’agisse d’opérateurs télécom ou de l’Agence Tunisienne de l’Internet, ont travaillé avec des entreprises Européennes », explique-t-il durant une interview en mai, peu de temps après avoir été promu au poste de président du régulateur national des télécommunications.

Basé à Munich, Trovicor GmbH a fourni la technologie nécessaire à l’interception de la voix et des données transitant sur les téléphones cellulaires. ETI A/S, basé à Sundby au Danemark, a fourni de quoi intercepter les données des mobiles qui sont utilisées pour reconstituer les activités en ligne, selon Saadaoui. Les Systèmes d’ETI sont capables de garder la trace des sites Web qu’une personne visite ainsi que d’enregistrer l’ensemble de sa correspondance par e-mail.

Trovicor, qui fut une unité de Siemens AG (SIE) et Nokia Siemens Networks, n’ont pas répondu aux demandes de commentaire que nous leur avons fait parvenir. Ben Roome, le porte parole de Nokia Siemens s’est lui refusé à tout commentaire. Siemens renvoyant les questions à Nokia Siemens Network.

Deep Packet Inspection

ETI, est une division de la société anglaise BAE Systems Plc, le plus gros acteur du secteur de la défense en Europe, qui a acquis ETI en mars dernier pour plus de 200 millions de dollars. Sara Hirsch, une porte parole pour les deux entreprises basées à Londres, explique qu’elle ne peut faire de commentaires à propos d’un pays en particulier ou au sujet des contrats qui lient l’entreprise à ces pays. Leurs opérations, à l’entendre, est conforme aux standards internes de l’entreprise et aux lois nationales.

Kamel Saadaoui, qui possède un master en informatique de l’université du Michigan, affirme qu’il a aidé à l’acquisition et la mise en place du système qui capturait et modifiait les e-mails. Ceux-ci utilisent une technique appelée Deep Packet Inspection, qui surveille les contenus et envoie les e-mails suspects au Ministère de l’Intérieur Tunisien.

Durant une interview d’une heure réalisée dans son bureau de l’Agence Tunisienne de l’Internet, il a décrit une salle dédiée à la surveillance dont les fenêtres étaient protégées par des barreaux, qui abritait une vingtaine de bureaux, et où les employés passaient en revue des e-mails rédigés dans différentes langues.

« Ils sont en mesure de savoir pourquoi l’e-mail a été bloqué et de décider s’il doit être acheminé vers son destinataire, effacé ou bien encore modifié » explique-t-il.

‘Ce n’est pas notre boulot’

Le porte parole du Ministère de l’Intérieur, Hichem Meddeb, explique que le Ministère n’avait aucun rôle dans la surveillance. « Ce n’est pas notre boulot d’intercepter les conversations téléphoniques, les e-mails ou les sites web » affirme-t-il. Les agences assurant la sécurité sont probablement en charge de ce genre de choses, lance-t-il.

Au fur et à mesure que les capacités de surveillance montaient en puissance en 2007, les hommes et les femmes en charge de la surveillance de l’Internet faisaient part de leurs préoccupations, explique Saadaoui.

« La cyber police voulait juste être une police. La police politique était quelque chose qui leur a été imposée ».

Après une interview réalisée en mai, Saadaoui n’a pas donné suite aux autres demandes d’interviews, y compris lors de visites faites à son bureau quatre jours de suite en septembre. Alors que Saadaoui avait fait part de bien des détails, il a affirmé que des accords de confidentialité l’empêchaient de nommer les entreprises qui avaient vendu les deux principaux systèmes de Deep Packet Inspection : l’un destiné à bloquer les sites web, et l’autre servant à intercepter les e-mails.

Le Deep Packet Inspection va au delà des méthodes traditionnelles de surveillance telles que le fait de rechercher le nom des émetteurs d’une communication.

Des e-mails absurdes

« C’est comme si on interceptait le courrier postal » explique Milton Mueller, un professeur d’informatique à l’université de Syracuse située à New York, qui a reçu une dotation de deux ans de la National Science Foundation afin d’étudier cette technologie.

A Sfax, une ville portuaire située à mi chemin entre Tunis et la frontière Libyenne, l’avocat spécialiste des Droits de l’Homme Abdelwaheb Matar a remarqué en 2008 que les e-mails envoyés par ses contacts commençaient à arriver sous une forme totalement absurde. Une fois, en avril de cette même année, l’un d’eux disait : « Tu viens diner ? Je viens juste d’acheter une nouvelle voiture » à en croire une copie citée par le blogueur Malek Khadhraoui cette même année et confirmée par Matar.

Quand ses clients ne recevaient pas ses e-mails, Matar, âgé de 55 ans, s’en remettait au fax. Sur une étagère de son bureau, il a posé deux statues des libertés achetées à New York, comme un symbole des valeurs qu’il défend à travers son travail, qui consiste à défendre des affaires contre les agences gouvernementales.

Des menaces indescriptibles

Matar pose son ordinateur portable sur son bureau afin de montrer à un visiteur un e-mail qu’il a reçu le 26 septembre 2008. Il pointe les mots qui sont trop horribles pour qu’il puisse les lire à haute voix. En Français, il se fait traiter de faible, est comparé à un tas d’excréments, puis menacé : « Chaque jour, je tenterai de te perforer l’anus avec une batte de baseball », pour finir par une insulte profane assez courante.

L’émetteur de l’e-mail était “fdgfjdhjfk fdhfjkhjksdh,” et Matar est toujours incertain quant au fait de savoir si cet e-mail est le résultat d’un véritable e-mail qui lui était destiné et qui a été changé lors de son transit, ou s’il s’agissait d’un harcèlement pur et simple. Avec Ammar 404, on ne sait jamais.

« Ce que l’on ressent ? Je ne sais comment le décrire » dit-il. « C’est une agression intimidante ».

Il sait désormais comment protéger ses communications avec des logiciels de chiffrage.

La cyber-repression a été facilitée par la nature même des infrastructures tunisiennes qui acheminent les communications, et qui passent par quelques points d’engorgement. En gros, le système a deux parties distinctes, l’une pour intercepter les échanges téléphoniques et l’autre pour le trafic internet, explique Saasaoui.

Le Palais de la surveillance

Chaque entreprise de téléphonie plaçait sur écoute les conversations, les messages SMS et les données mobiles afin de les acheminer vers des postes de surveillance, situés pour l’essentiel au Ministère de l’Intérieur, explique une source familière avec la technologie employée. Sous Ben Ali, certains personnels équipés en permanence de casques destinés à écouter les conversations travaillaient au sein même du palais présidentiel à Carthage, ajoute-t-il.

Trovicor et ses prédécesseurs, Siemens et Nokia Siemens Network, équipaient les entreprises de téléphonie tunisienne en centres d’écoutes dotés d’ordinateurs dédiés et maintenaient leur capacité à fournir en données à surveiller, affirment quatre personnes proches des négociations commerciales qui ont eut lieu à l’époque.

Utimaco Safeware AG, une division d’Abingdon, de l’anglais Sophos Ltd., ont fourni les systèmes qui ont aidé, en liaison avec le matériel de surveillance Allemand, à surveiller le réseau téléphonique, explique une source familière avec ce dispositif. L’anglais Apax Partners LLP, qui contrôle Sophos, a transmis nos questions à Sophos et Utimaco.

Malte Pollmann, le directeur général de Utimaco affirme que l’entreprise n’a jamais vendu sa technologie directement à la Tunisie. Ses produits ont pu se retrouver dans le pays parce que les entreprises qui ont construit le réseau téléphonique, dont Nokia Siemens, ont utilisé Oberursel, un système d’Utimaco basé en Allemagne, explique Pollmann. Sophos, qui détient la majorité des parts d’Utimaco, a redirigé nos questions vers Pollmann.

Détourner tout le trafic

Pour surveiller l’Internet, le gouvernement a fait passer l’ensemble du trafic à travers l’ATI. L’équipement était installé dans des locaux qu’il contrôlait au sein des bâtiments de Tunisie Telecom dans trois emplacements situés à Tunis, dont un au Belvédère, près du principal espace vert de la capitale, et un autre à la Kasbah, où se trouve la vieille ville et le souk, indique Chakchouk.

« Toutes les connexions à l’International arrivent sur ces sites » explique Chakchouck, âgé de 36 ans, le patron de l’ATI depuis février dernier, dans une interview donnée au siège de l’agence dans une maison cossue située dans la banlieue qui surplombe Tunis. Il explique que des contrats de confidentialité l’empêchent de révéler les noms des entreprises avec lesquelles l’agence travaillait.

Siphonner les messages

Dans chacun des trois locaux dédiés à la surveillance, qui ont la surface d’un court de tennis, une poignée d’ordinateurs en racks interceptent les flux de données, décrit Chakchouk. Leur fonction est de siphonner les communications, essentiellement en cherchant des mots clés, selon Saadaoui.

« Tout le trafic passe à travers ces boites » affirme Saadaoui. « Une fois que le système a repéré un e-mail suspect, un réseau de fibre optique qui passe sous les rues de Tunis l’achemine des locaux de l’opérateur de télécommunication jusqu’au Ministère de l’Intérieur au sein d’une salle de contrôle, explique-t-il.

Moez Ben Mahmoud Hassen, un porte parole de Tunisie Telecom, affirme que l’entreprise nie « toute relation avec une telle pratique ». Il insiste sur le fait qu’elle a appliqué la loi et respecté la confidentialité des communications. Interrogé sur les activités de l’entreprise durant l’ère Ben Ali, il raconte qu’il s’agit là d’une affaire pour les cours de justice et refuse d’en dire plus.

Les communications qui passaient à travers Orascom Telecom Tunisie, plus connue sous le nom de Tunisiana, n’étaient pas surveillées, selon un communiqué de presse rendu public par la porte parole de l’entreprise Fatma Ben Hadj Ali.

L’autre opérateur mobile du pays, Orange Tunisie, n’a pas souhaité répondre à nos demandes d’information.

Saadaoui a révélé les détails de la surveillance en Tunisie en partie, dit-il, parce qu’il a perdu ses illusions face à la façon dont le régime de Ben Ali a politisé Internet ces deux dernières décennies. En 1991, un an après avoir obtenu son diplôme de l’université du Michigan, Saadaoui faisait partie de l’équipe qui a mis en place Internet en Tunisie explique-t-il. Au début, c’était un outil pour les chercheurs, libre de toute censure ou de toute surveillance, jusqu’à ce que le régime en prenne le contrôle en 1996 avec la mise en place de l’ATI.

Dhamir Mannai, un ancien conseiller du directeur général de Tunisie Telecom, un opérateur contrôlé par l’Etat, se souvient de la liberté avec laquelle il opérait son propre serveur de mail dans les années 90.

« Quand l’agence [ATI] a été créée, on m’a demandé d’arrêter » dit-il. A partir de ce moment, « Tout est passé par cette agence, tous les accès Internet, tous les e-mails, de façon à ce que leur surveillance soit facilitée ».

Vue de l’intérieur

Au fur et à mesure de la progression de carrière de Saadaoui, il a observé l’intérêt croissant du régime pour l’Internet et l’augmentation des dépenses relatives à la police de l’Internet. Les efforts ont commencé par la censure des sites web critiques du gouvernement, raconte-t-il. Bluecoat Inc (BCSI) et NetApp Inc (NTAP), tous deux basés en Californie, fournissaient des solutions de filtrage explique Saadaoui. NetApp, qui vend des solutions de stockage, avait auparavant une division qui construisait des ordinateurs dédiés à la surveillance des réseaux. Elle a vendu cette division à BlueCoat en 2006.

Le porte parole de BlueCoat, Steve Schick, se contente de dire que l’entreprise ne peut ni commenter ni confirmer son implication. Un porte parole de NetApp a décliné l’invitation faite à commenter la participation de son entreprise.

Par la suite, quand les dissidents ont commencé à utiliser l’e-mail pour diffuser les contenus des sites censurés, l’ATI a ajouté la surveillance des e-mails à sa panoplie de technologies.

« La surveillance des e-mails était une solution maison » explique Saadaoui. « Des développeurs Tunisiens ont utilisé Postfix, une solution open source de gestion d’e-mail, pour scanner le trafic à partir du milieu des années 2000 ».

Le shopping de la surveillance

Quand le réseau s’est étendu du fait de l’arrivée du haut débit, il est devenu bien moins facile à gérer, et à partir de 2006 Saadaoui est parti à la recherche de solutions plus sophistiquées dans les salons IIS, le marché de la « surveillance légale » qui tient salon plusieurs fois par an dans des villes comme Dubaï, Prague et Washington. Certaines sociétés, comme ETI, refusaient de mettre à niveau le système de surveillance de l’Internet en Tunisie car elles le considéraient comme trop intrusif.

Pour filtrer les sites web, la Tunisie s’est offert les services de McAfee, une entreprise basée à Santa Clara en Californie, et de son logiciel SmartFilter, affirme Moez Chakchouk, le patron actuel de l’ATI. Dans un communiqué de presse, McAfee affirme avoir respecté la législation et les lois en vigueur concernant les exportations. « Qui plus est, des mesures ont été prises afin de protéger le produit et d’empêcher ou de brider les possibles usages illégaux », affirme l’entreprise.

Saadaoui dit avoir fini par faire affaire avec deux entreprises Européennes, chacune utilisant le Deep Packet Inspection, l’une pour filtrer les sites web et l’autre pour intercepter les e-mails.

Accrocher les e-mails

L’outil de surveillance des e-mails deviendra un outil de manipulation des e-mails. Ceux ci n’arrivant plus du tout ou bien altéré, déclare Saadaoui.

Parmi les victimes figuraient des entreprises et des professionnels. Tous ayant la malchance d’avoir utilisé un mot clé intercepté par le système.

« Ils ont besoin que l’e-mail arrive rapidement et finalement il n’arrive pas. Ils perdent de l’argent, cela entache leur image. Ils perdent leur crédibilité », déplore Saadaoui.

En 2008, des militants remarquent que quelque chose a changé, et mènent des expériences pour démontrer que « Ammar 404 » emploie de nouveaux outils. L’ancien prisonnier politique Abdallah Zouari fait équipe avec Sami Ben Gharbia, un blogueur tunisien.

Tester le système

Les 2 hommes ont fait un test rendu possible parce que Ben Gharbia était basé aux Pays-Bas. Il est le directeur de l’advocacy de Global Voices, une communauté en ligne faisant la promotion de la liberté d’expression. M. Zouari lui vit un exil intérieur dans le sud de la Tunisie.

Ils se sont connectés sur le compte de Zouari simultanément et ont regardé la correspondance entrante ; s’y trouvait un mail de Tunisnews, un bulletin en ligne qui affichait de gros titres relatant l’emprisonnement d’un journaliste.

Aux Pays-Bas, l’e-mail est arrivé intact. En Tunisie, le même message contenait le message suivant : «Si vous voulez augmenter vos performances, essayez cela et faites nous le savoir. Cordialement,  » comme le certifie une capture d’écran de la boite e-mail réalisée en 2008.

Zouari, 56 ans, un homme rondouillet qui porte une callosité sur son front chauve due à la pratique régulière de la prière, est aujourd’hui un leader du parti islamiste Ennahda, qui a remporté le plus de sièges en Octobre lors de la première élection post révolution. Il explique lors d’une interview faite à Tunis qu’il a vu ses e-mails bloqués ou modifiés durant des années.

« Ils l’ont fait même avec nos familles, nos amis, même ceux qui étaient éloignés de la politique ».

‘Vie privée’

« La chose la plus importante pour moi était le respect de la vie privée», dit-il en se frottant les mains. « Vous avez une vie politique, mais également une vie personnelle. Argent, relations familiales, les problèmes de la vie courante des uns des autres »

A partir de 2010, c’était devenu une sorte de compétition entre Tunisiens à qui emploierait au mieux la cryptographie que le système d’inspection des paquets ne pouvait espionner.

L’utilisation de Facebook a explosé, et le régime désirait obtenir de meilleurs outils, explique Saadaoui.

L’entreprise Européenne qui avait fourni le système de surveillance des e-mails a signé un accord pour y ajouter un outil de surveillance des réseaux sociaux. Mais il était trop tard. L’entreprise n’avait pas encore livré la solution quand la «Révolution Facebook» démarrait en décembre.

Le gouvernement tenta alors par une manœuvre de la dernière chance d’étouffer l’organisation en ligne. le piratage et le vol de mot de passe lors des attaques utilisées par le régime de Ben Ali sont hors de portée de l’Agence Tunisienne de l’Internet, selon Saadaoui.

Slim Amamou, un blogueur qui a été arrêté pendant l’insurrection et qui est brièvement devenu ministre de la Jeunesse et des Sports après la Révolution, affirme que c’est depuis le palais présidentiel et avec l’aide du parti au pouvoir qu’ont été orchestrées les attaques informatiques qui ont permis cela.

Piratages

« Si cela s’avérait nécessaire, ils contactaient des hackers étrangers pour accéder aux comptes des opposants et des dissidents et les pirater »

En fin de compte, le régime ne pouvait pas vaincre une Révolution qui a su garder une longueur d’avance sur la police du net.

Aujourd’hui, Chakchouk, le nouveau chef de l’autorité de l’Internet en Tunisie affirme qu’il travaille à démanteler Ammar 404 et qu’il a désactivé le filtrage de masse. Maintenant il est accaparé par l’aspect légal des ordonnances de la cour visant à bloquer des pages Web spécifiques.

Le samedi 7 mai, son équipe et lui ont passé une nuit blanche à régler l’équipement de filtrage afin de bloquer une seule page Web de façon à obtempérer à un ordre du tribunal militaire suite à une plainte pour diffamation. Le mardi suivant, toujours l’air fatigué, Chakchouk explique qu’il lui a fallu beaucoup de temps du fait qu’ils essayaient de trouver comment remplacer la page avec un message expliquant le blocage – en lieu et place de l’erreur 404 habituelle.

Depuis la révolution, Chakchouk a donné des conférences à travers le monde, afin de dénoncer la censure. Pourtant, il n’en dira pas beaucoup plus sur la surveillance. Pour l’instant, les systèmes d’inspection de paquets sont toujours en place sur le réseau.

«Nous avons essayé de comprendre le fonctionnement de cet équipement, et nous cherchons encore à le faire » dit-il. « Nous attendons du nouveau gouvernement qu’il décide ce qu’il faut en faire. »

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source : Bloomberg

auteur : Vernon Silver

traduction collaborative réalisée par des internautes anonymes du monde entier (stat)

 

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4 Réponses à “Ammar 404 : les dessous de la société de la surveillance dans la Tunisie de Ben Ali”

  1. Riadh Ferjani
    16 décembre 2011 à 20:53 #

    Dès 1997 le contrôle du net dépassait la censure des sites, il touchait également les emails. petite anecdote : Une agence de voyage avait reçu de la part de l’ATI le message suivant suite à son premier email envoyé à un partenaire russe « Monsieur nous vous informons que le codage des messages est strictement interdit par la loi tunisienne ». L’ATI avait confondu le codage informatique avec les caractères cyrilliques…

  2. Jonathan Guérin
    21 décembre 2011 à 18:33 #

    Bonjour. Excellent article qui donne la mesure des instruments de surveillance que peut construire un régime autoritaire avec des technologies en partie européennes. Vraiment une bonne enquête.
    Je suis étudiant en journalisme en France, et nous cherchons à vous contacter afin d’effectuer un stage dans votre rédaction. Nous n’avons toujours pas de réponse.
    Serait-il possible que vous nous contactiez ? merci beaucoup.
    Cordialement

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  1. La cybersurveillance sous Ben Ali, un système bien organisé | Sidi-Bouzid News - 24 février 2014

    […] Mais comme la bonne volonté n’est pas toujours récompensée, Ben Ali décide ensuite de supprimer l’IRSIT : les compétences techniques sont désormais concentrées au sein de l’ATI, intégralement soumise aux désidératas du ministère de l’intérieur et du parti hégémonique, le Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD). C’est donc une équipe assez restreinte, bien loin des chiffres fantasmatiques qui circulent (on parle souvent de 600 personnes), qui prend en charge la surveillance du net : cyberpoliciers et techniciens n’auraient, au plus haut des activités d’espionnage, jamais dépassé 120 personnes, toujours selon l’ancien chef de l’ATI. Tel est le luxe permis par les nouvelles technologies de surveillance de masse : avec de bons outils, quelques ingénieurs « politiquement neutres » et une cinquantaine de cyberpoliciers bien formés, on peut épier et intervenir dans les communications d’un pays entier. […]

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