Les vrais salaires des ministres tunisiens, ou comment expliquer un trou de 86% dans le budget de l’état ?

Combien sont payés les membres du gouvernement tunisien ? Le chef du gouvernement, les 29 ministres et 12 secrétaires d’état ?

D’après Slim Amamou, un secrétaire d’état touche 3824 dt net par mois. Tandis qu’un ministre touche 4500 dt net d’après Mongi Marzouk, ministre des technologies. Le premier ministre devrait toucher 6000 dt net par mois d’après une déclaration de Beji Caid Essebsi en 2011.

Avec ces chiffres, on pourrait calculer le total des rémunération des membres du gouvernement, en calculant les salaires bruts et en multipliant par 12 mois.
En faisant un petit calcul, nos ministres devraient nous coûter 3.1 millions de dinars par an. Sauf qu’en comparant avec le budget de l’état qui vient d’être voté par l’assemblée nationale constituante (Loi de finances complémentaire 2012), on trouve un écart de 2.7 millions de dinars. C’est à dire 86% de plus que le budget théorique dédié à la rémunération des ministres et secrétaires d’état.

Les preuves:

Avant d’avancer, vous voudrez peut-être savoir d’où viennent les chiffres que j’ai utilisé pour cette comparaison:

Contrairement au bon sens, ces budgets qui détaillent la façon dont le gouvernement compte dépenser l’argent public, n’ont pas été publiés sur Internet, à l’exception du ministère des affaires de la femme et de la famille. Le gouvernement s’est contenté de publier le résumé de ce budget en moins 200 pages au journal officiel (JORT), alors que les budgets détaillés (totalisant environ 3000 pages de tableaux et de chiffres) ont bien été distribués aux 217 membres de l’ANC quelques jours avant le vote de la loi de finances 2012. Ils ont eu chacun une copie en papier. Oui vous avez bien lu: Chaque élu a reçu une quinzaine de kilogrammes de papier qu’il ou elle n’a probablement pas eu le temps d’étudier.

Fort heureusement, certains de ces élus reconnaissent qu’il s’agit d’argent public et que les citoyens ont le droit de savoir comment on gère leur argent. Karima Souid (Ettakatol) et à Mabrouka Mbarek (CPR), toutes les deux membres du groupe OpenGovTN, ont bien voulu me prêter leur copies afin d’étudier le budget et le diffuser sur Internet.
J’ai scanné une grande partie de ces budgets et vous pouvez les retrouver ici pour les télécharger et les étudier.

J’ai aussi publié la liste détaillée des calculs des rémunérations de tous les ministères sur Google Docs.

Update: grâce à l’acharnement de plusieurs membres OpenGovTN, l’ensemble des budgets détaillés 2012 vient d’être publié (environ 3000 pages pour 29 ministères)

A qui  faut-il en vouloir ?
Cette étude très basique et finalement assez légère, qui  révèle une anomalie potentielle pourrait faire penser que l’intention de cet article est d’accabler le gouvernement de Hammadi Jebali et des partis Ennahdha, Ettakatol et le CPR.

Il n’en est rien.
L’objectif de cet exercice est que nous commençons tous un exercice citoyen fondamental en nous intéressant à la manière dont l’argent public est géré par les autorités. Souvenez-vous qu’il était impensable de faire cela avant 2011. L’information publique nous était cachée et nous n’avions pas la matière nécessaire pour demander des comptes aux gouvernements précédents.
D’un autre côté, c’est pendant le gouvernement de la Troïka qu’il nous est devenu possible d’avoir accès au budget détaillé. Certes, cela ne se fait pas encore de manière institutionnelle. Mais les bonnes volontés existent aussi bien au sein de l’ANC, du gouvernement et de l’administration. Ce sont des centaines, voire des milliers de véritables héros souvent inconnus qui tentent de réformer le système de l’intérieur, souvent dans des conditions très difficiles.
Pour moi , ce sont ces personnes qui rendent le mieux honneur aux tunisiennes et aux tunisiens morts pendant la révolution. Et c’est à eux que je dédie cette humble contribution.
“Il faut en vouloir”. Oui. Non pas à des personnes qu’on blâmerait de “ne pas faire”. Mais à nous mêmes de ne pas faire assez pour changer les choses vers le mieux.  “En vouloir”,  tout court !

D’autres découvertes intéressantes:
Revenons à notre étude des rémunération des ministres. Outre cette différence inexpliquée de 86%, l’étude du budget 2012 (et spécialement des salaires) permet de révéler plusieurs autres faits intéressants.

A commencer par la rémunération du président de la république. Dans le budget 2012 de la présidence, on découvre que la rémunération du président et des membres de ses cabinets s’élève à 3.5 millions de dinars. En supposant qu’il y ait 40 conseillers (ayant rang de ministres), on déduit un salaire théorique net de 31900 dt par mois pour le président de la république tunisienne. Ce qui s’approche remarquablement des différentes déclarations officieuses faites dans la presse tunisienne par ci et par là.

L’étude du budget de l’état est pleine d’autres enseignements. On y découvre par exemple les écarts de salaires dans l’administration tunisienne qui emploie environ 581000 fonctionnaires, avec un salaire moyen d’environ 867 dinars net par mois.

Le plus gros employeur est le Ministère de l’Education avec 188 331 fonctionnaires ayant un salaire moyen de 900 dt net par mois.
Le ministère de la santé vient en deuxième position avec 74 589 fonctionnaires et un salaire moyen de 800 dt net par mois.
Le ministère qui paye le plus ses fonctionnaires (au nombre de 2118) est celui des affaires étrangères avec une moyenne de 3553 dt net par mois. Cela démontre la faiblesse de notre monnaie par rapport à tous les autres pays avec lesquels nous avons des relations diplomatiques.
Le ministère qui paye le moins ses fonctionnaires (au nombre de 19201) est celui des affaires religieuses avec une moyenne de 200 dinars net par mois.

Ceci dit, les salaires des membres du gouvernement représentent seulement 1/5000 ème du budget total qui, rappelons-le, totalise plus de 25000 milliards de millimes.
Il s’agit d’une somme qu’on a du mal à assimiler. Peut-être que cela est plus facile de retenir que c’est l’équivalent de 615 572 dt que chacun des 3.7 millions de travailleurs tunisiens, en moyenne, sort de sa poche sous forme d’impôts et de taxes et donne à l’état tous les mois.
(Calcul : 3.7 millions de travailleurs * 572 dt/mois *12 mois = 25401 milliards de millimes par an)
Autrement dit, si nous décidons de dissoudre le gouvernement l’état (juste pour l’exemple de calcul), nous pourrions augmenter le salaire de tous les travailleurs tunisiens de 400 dt par mois et faire un don de 12000 dt aux 800 milles sans-emplois afin de créer leurs projets.  Cela n’est évidemment pas un scénario recommandable car nous aurions du coup au moins 581000 chômeurs supplémentaires et plus de police, ni d’hôpitaux, écoles ou lycées, ni de pompiers (entre autres).

Conclusion
J’espère que ces quelques chiffres vous ont ouvert les yeux sur l’importance de la transparence, et la nécessité de surveiller l’argent public. Ne vous arrêtez pas ici. Explorez le budget d’un ministère avec lequel vous vous sentez familier. Découvrez y des anomalies, des aberrations ou des opportunités et partagez vos trouvailles dans les commentaires.

NB: Le salaire brut a été calculé dans cet article, en majorant le salaire net de 43,75% .

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Auteur:Jazem Halioui

Je milite pour le droit du citoyen à l'accès à l'information et son droit de participer aux prises de décision dans les affaires publiques. Je propose l'OpenData et l'OpenGov comme modèles pour exercer ces droits. Rejoignez le mouvement OpenGovTN sur http://twitter.com/OpenGovTN. Mon expertise vient du monde des startups (http://oofeed.com), où je développe des espaces communautaires pour l'interaction avec l'actualité dans le monde arabe.

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