Sejnane, ou le fantasme salafiste de TF1

Dimanche dernier, j’ai mangé des Gauchos à Sejnane. Les Gauchos, ce sont ces gateaux à 100 millimes, que les gosses du village n’avaient jamais mangés avant l’intervention des salafistes en janvier dernier. Ou pas. Ça, c’est la version de TF1, dans un reportage diffusé dimanche 17 juin dans Sept à Huit.

Petit synopsis :

C’est une bourgade qui cristallise les peurs de tout un pays. Sejnane, à une cinquantaine de kilomètres de Bizerte, est le théâtre de violences entre laïcs et salafistes : lynchages, intimidations ou encore expéditions punitives. Pourchassés et emprisonnés sous Ben Ali, ces fondamentalistes musulmans qui prônent un Islam radical, se sont constitués en quelques mois un réseau à travers toute la Tunisie. Aujourd’hui, ils font régner la peur mais mènent aussi des actions de charité afin de gagner les cœurs des déshérités. Stéphanie Davoigneau et Mathias Denizo ont enquêté sur ces extrémistes qui menacent le retour à la démocratie en Tunisie.

Le problème, soulevé par Nawaat ici, c’est que ce reportage est daté. Pas de certitudes quant à la période de tournage, mais vu le climat, et les tenues des habitants, certainement en janvier-février. Un moment où il se passait effectivement quelque chose à Sejnane.

Le 4 janvier dernier, un quotidien arabophone Le Maghreb titrait : « Sejnane, le premier émirat salafiste en Tunisie ». D’après cet article, un groupe de jeunes extrémistes, « salafistes » revendiqués – à ce niveau, lire cet article, troublait l’ordre publique, en voulant imposer à l’ensemble des habitants du village la charia.

Du pain béni pour des journalistes en mal de sensationnel. D’autant qu’écrire sur les dangers supposés de l’Islam fait vendre, en Tunisie et encore plus en Europe. Un cortège de journalistes s’est formé, encadré par la Ligue Tunisienne des Droits de l’Homme et a pris la direction de Sejnane.

Du pain béni pour les fondamentalistes qui troublaient l’ordre public. La caméra de David Thompson, de France 24, en a fait les frais. A partir de cette expérience, plusieurs articles ont été publiés. Des articles de terrain, un brin orientés car construits selon un cadre de pensée occidental, basé sur une opposition absolue entre laïcs et salafistes. Mais, au moins, des articles écrits en se déplaçant sur place, qui décrivaient un vrai problème, en janvier dernier. Celui de Libération par exemple.

Quelques jours ou semaines plus tard, TF1 envoie Stéphanie Davoigneau pour s’intéresser à ce sujet vendeur. Il en résulte un reportage orienté, discutable sur bien des points (cf. l’article de Nawaat). Pour des raisons certaines de hiérarchie de l’actualité, le sujet est directement relégué au placard et n’est pas diffusé dans l’immédiat.

Pendant quelques mois, on parle peu de la Tunisie en France. Avant le 14 juin et un nouveau couvre-feu. Un événement discutable, complexe, que la presse internationale traite toujours selon les même schémas : peur de l’Islam et opposition entre bon laïcs et mauvais religieux. Un choix plus que discutable.

L’occasion pour TF1 de sortir du placard le reportage de Stéphanie, et de le diffuser tel quel, le 17 juin, en supposant que la situation à Sejnane n’a pas changé…

C’est vrai, ça, pourquoi prendre la peine de vérifier que, quelques mois après, la situation est toujours la même ?

Soleil de plomb et cigognes, mais pas de salafistes…

Une semaine après, le 24 juin, j’étais donc à Sejnane. Des emballages de Gauchos et de Break pleins les rues, des cigognes en nombre remarquable, et un soleil de plomb.

Hormis ces cigognes, aucune différence avec n’importe quel village de Tunisie. Des gens souriants et aimables, en rien apeurés, des terrasses de cafés pleines, et des commerçants aux volets tirés, simplement pour se protéger du soleil de juin.

Le problème, c’est que le même jour, le 20h de Claire Chazal diffusait un nouveau reportage sur Sejnane, un format court réalisé par Liseron Boudoul, grand reporter pour le groupe depuis quelques années.

L’article de Nawaat et les critiques tunisiennes du reportage de Sept à Huit ont-ils atteint la chaîne française ? S’est-elle rendu compte que la diffusion de celui-ci plusieurs mois après son tournage n’était pas vraiment éthique ?

Pas de certitudes, mais le reportage de Liseron, réalisé bien plus récemment, s’inscrit dans le même ton que celui de sa consœur. En voici le résumé sur le site de la chaîne :

Depuis quelques mois, ce village du nord-ouest tunisien est devenu une véritable curiosité. Un groupe d’intégristes musulmans y a instauré les lois islamiques, les habitants tentent de résister. Une équipe de TF1 a pu exceptionnellement y pénétrer.

Là, on est dans le mensonge.

Soit TF1 s’enfonce, sans vouloir reconnaître ses torts après la diffusion d’un reportage daté, soit elle surfe sur la vague vendeuse de la menace islamique. Dans les deux cas, il y a un gros problème de déontologie.

Sejnane, j’ai pu exceptionnellement y pénétrer. Et pourtant, comme Liseron, je suis blond et j’ai la peau pâle. J’avais même un appareil photo autour du cou. Et, encore une fois, je n’ai trouvé que des tunisiens accueillants, comme partout. A l’heure de la prière, la mosquée s’est doucement remplie, mais beaucoup d’habitants n’ont pas eu le courage de sortir sous le soleil de la mi-journée. Pas de menaces, pas d’impositions, pas de barbus vindicatifs.

Dans son reportage, Liseron montre des femmes qui se cachent devant la caméra. Sa conclusion : l’imposition progressive d’une loi islamique dure. Quid de la pudeur de femmes devant une équipe de tournage ?

L’épicier ne vend pas d’alcool. Mais dans toute la Tunisie, les épiciers de quartier ne vendent pas d’alcool. C’était déjà le cas avant la révolution. Pas de loi islamique mais plutôt la loi du commerce : pourquoi vendre de l’alcool si personne n’en achète ? A Tunis aussi, pour acheter de l’alcool, il faut aller dans les supermarchés des grandes chaînes…

Il y a bien un professeur qui témoigne. L’interlocuteur choisi. Partout, et particulièrement devant des caméras, il y aura toujours quelqu’un pour dire ce que l’on veut entendre…

Si la Tunisie contemporaine n’est pas un havre de paix, elle n’est pas non plus plongé dans le chaos. La situation est complexe, bien plus que ce que le reportage de Liseron essaie de faire passer.

Car non, Sejnane n’est pas « le premier califat islamique de Tunisie ». Simplement un petit village de campagne, où les jours s’écoulent aujourd’hui tranquillement.

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Auteur:Julien Giry

Journaliste pour Fhimt.com

2 Réponses à “Sejnane, ou le fantasme salafiste de TF1”

  1. 5 juillet 2012 à 20:51 #

    Merci pour la qualité de vos reportages. Ce qui se passe en province est plus important que les gesticulations tunisoises. Vos témoignages sont précieux.

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  1. Jannet, potière de Sejnane | webreportertunisie - 29 avril 2013

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