@ccun, une association à l’air du numérique*

Le 13 janvier 2011, la Tunisie comptait 9 566 associations. Aujourd’hui, elle en compte près de 13 000 et le Journal Officiel en recense une dizaine de plus à chaque parution. La liberté d’association est fondamentale pour toute démocratie mais elle est encore plus cruciale pour la société civile tunisienne. En effet cette dernière n’a plus eu l’occasion de s’organiser en groupes indépendants depuis longtemps. La colonisation, suivie de l’instauration d’un Etat central omniprésent après l’indépendance, avaient empêché la mise en place d’un secteur associatif efficace.

Mais la dictature de Ben Ali a fait bien pire : elle s’est servie du système associatif pour étendre son emprise liberticide sur les citoyens. Sous le régime de ZABA la plupart des associations déclarées n’étaient en fait que des succursales du RCD, parfois créées uniquement pour détourner des fonds de coopération internationale. Le cadre juridique strict établi par la loi 59-154 du 7 novembre 1959 favorisait cet état de fait.

Une situation peu favorable à la constitution d’une association indépendante, aggravée par la loi organique 88-90 du 2 aout 1988 qui donnait au Ministre de l’Intérieur un droit de véto. Et quand bien même une association présenterait des statuts assez consensuels pour obtenir une certaine indépendance vis-à-vis du pouvoir, la question du financement, bien souvent limité aux subventions de l’Etat, viendrait achever toute velléité d’esprit critique. En dehors du RCD ou du cercle familial point d’expression citoyenne possible.

Pour Khaled Amami, fondateur de l’Association Citoyenneté et Culture Numérique (@accun), le manque d’association s’est fait cruellement ressentir après la révolution. « Nous sommes une société poussière : en dehors du cadre familiale il n’y a rien pour entretenir le lien social et canaliser les énergies des citoyens. Après le 14 janvier, les jeunes de Menzel Bouzayane étaient poussés par l’engouement révolutionnaire mais leurs actions manquaient de coordination. Ils étaient laissés seuls à eux-même, il n’y avait rien pour organiser la reconstruction. »

Khaled a donc encouragé les jeunes de cette localité proche de Sidi Bouzid à s’associer. Mais après une tentative de création de Comité révolutionnaire infructueuse, il s’est attelé à la tâche en créant sa propre association : « @ccun ». Aux curieux qui viennent s’enquérir de la nature du projet il répond : « je vais vendre des petits sachets de rêves ».

Son rêve à lui : faire de son centre citoyen numérique une plateforme où les jeunes pourront continuer de se former, chercher du travail, partager des informations… Et tout cela passe par une lutte contre la fracture numérique, il faut désenclaver Menzel Bouzayane, commune située dans une région qui possède l’une des pires connexions de Tunisie. L’association de Khaled met donc à disposition sa ligne internet pour tous ses adhérents. Les membres d’@ccun ont même constitué une liste de diplômés chômeurs détaillée pour aider les recruteurs et les chercheurs d’emploi. L’art d’appliquer, localement, l’open data à la lutte contre le chômage.

La vaste entreprise d’@ccun a déjà fait des émules. Il faut dire que le Décret-loi 88-2011 du 24 septembre a rétabli les bases d’une liberté d’association indépendante de tout parti, et depuis Khaled se balade toujours avec des fiches de déclaration de statuts sur lui, prêt à les tendre au premier intéressé. Les jeunes de Menzel Bouzayane, mais aussi les plus âgés, ont donc commencé à s’unir au sein d’associations de plus en plus présentes sur internet, notamment grâce à leurs pages Facebook. Ainsi @ccun est à l’origine de 11 projets associatifs ; pour la plupart ils ne comptent qu’une vingtaine d’adhérents tout au plus, mais leurs pages Facebook peuvent avoir plusieurs centaines de fans. La coordination locale de l’Union des Diplômés Chômeurs (UDC) est un parfait exemple, elle compte 35 membres et plus de 200 followers sur internet ; Sidi Bouzid News, site d’information citoyenne créé par @ccun, touche quant à lui plus de 2 700 internautes.
Grâce au numérique, le phénomène associatif a pris de plus en plus d’ampleur dans la petite localité. Cela a permis à Khaled Amami de monter un dossier solide pour obtenir une aide de la part de la Fondation Euromed des Droits de l’Homme. Cette dernière lui a accordé une aide financière pour agrandir les locaux de son association et un cycle de formation pour 100 diplômés chômeurs.

A terme Khaled espère bien faire de Menzel Bouzayane un village connecté. Il souhaite former des journalistes citoyens qui iraient à leur tour former d’autres journalistes dans les sous localités environnantes. Ce réseau couvrirait toutes la région de Menzel Bouzayane et diffuserait l’information en temps réel sur internet. Cela créerait de l’emploi et ferait sortir de l’ombre une population longtemps oubliée par l’Etat.

D’ailleurs, les associations mobilisées sur le web pourraient être une source d’enrichissement politique pour l’appareil étatique, en étant un facteur de décentralisation : « Internet permet de mutualiser, de créer des communautés de pensée. Avant, le pouvoir central décidait et le local ne pouvait que contester. Maintenant nous allons pouvoir créer une base de données associative grâce à laquelle la population pourra s’informer et débattre pour choisir sa propre gouvernance. »

Bien entendu Khaled ne peut qu’espérer, mais en l’écoutant on comprend mieux pourquoi les dictatures censurent internet et limitent le droit d’association : ces deux libertés permettent aux peuples de rêver à une gouvernance meilleure.

Notes
Art-4 : « une association ne peut légalement exister qu’après visa de ses statuts par le secrétaire d’Etat à l’Intérieur. Le silence de l’administration pendant quatre mois après le dépôt des statuts équivaut au refus du visa. Le secrétaire d’Etat à l’Intérieur dispose d’un pouvoir discrétionnaire pour accorder ou refuser le visa. » Art 2 loi 1959 : ne doit pas « être contraires aux lois aux bonnes mœurs, de nature à troubler l’ordre publique ou à porter atteinte à l’intégrité du territoire national et à la forme républicaine de l’Etat »

Art-23 : toute association contrevenant aux principes de l’art 2 ou s’écartant « de l’objet ou du but prévus dans ses statuts » peut être dissoute « en justice à la requête de tout intéressé, du ministère public ou du secrétaire d’Etat à l’Intérieur » ou par « arrêté motivé du secrétaire d’Etat à l’Intérieur » (art 25)

* pas une faute, juste un jeu de mot 🙂

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Une Réponse à “@ccun, une association à l’air du numérique*”

  1. Salem
    28 août 2012 à 09:02 #

    Article claire et interessant.
    Des actes, plutôt que du blabla….voilà ce qui fera avancer les choses.
    Dans la lignée des « Think global, Act local » !
    Merci à Fhimt pour cet article.

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