Du printemps arabe à Liverpool ?

Fhimt.com vous propose de découvrir le regard d’Al Jazeera sur les enjeux du numérique et de la politique à travers les traductions d’une sélection d’articles.

Les émeutes anglaises ont des racines uniques, mais l’aliénation de la jeunesse britannique est similaire à la privation de droits qui a mené aux révoltes arabes.

Au cœur de Toxteth à Liverpool, une mystérieuse statue est apparue aux premières heures du 30 juillet.

C’était un monument dédié à Mohamed Bouazizi, le jeune Tunisien qui, après avoir été humilié par la police, s’est immolé par le feu dans un geste de protestation qui allait enflammer la rage jusque là contenue de centaines de milliers de personnes.

Jeudi dernier, dans le quartier de Tottenham en périphérie de Londres, la police anglaise a tué un homme noir âgé de 29 ans nommé Mark Duggan. Le lendemain, le monument à Toxteth – quartier qui a connu des conflits sociaux dans les années 80 – a disparu, selon les propos de l’artiste qui l’avait créé recueillis par Al Jazeera.

Le conseil municipal de Liverpool a été incapable de dire s’il était responsable de la disparition de la statue, étant donné qu’il avait fort à faire avec les émeutes qui se sont propagées à Liverpool durant le week-end.

L’immolation de Mohamed Bouazizi et le soulèvement qui s’en est suivi se sont déroulés dans un contexte très différent de celui des émeutes britanniques.

Quand les protestataires pacifistes tunisiens du centre du pays, défavorisé, ont été massacrés par les forces armées de la police, la classe moyenne du pays est descendue dans les rues pour témoigner de son indignation et de sa solidarité.

En Grande-Bretagne, par contre, les gens issus de toutes les classes de la société demandent à la police de les protéger de ces jeunes qui semblent incontrôlables et qui, d’après les médias, semblent décidés à faire des ravages simplement parce qu’ils en ont la possibilité.

Pourtant l’artiste qui a créé le monument à l’effigie du jeune vendeur ambulant Tunisien, qui souhaite rester anonyme afin de respecter l’esprit non marchand de son œuvre, a dit à Al Jazeera que son travail célébrait les aspirations universelles d’émancipation et de justice sociale.

Son « Monument du Peuple » non-autorisé fait référence aux autres soulèvements récents dans le monde Arabe, y compris en Egypte et en Lybie.

Les points communs avec le printemps arabe ?

Plus proche de nous, il fait aussi référence aux émeutes de Toxteth de 1981. La statue a été montée sur un socle où une statue de William Huskisson s’était tenue jusqu’à ce qu’elle soit considérée à tord comme un hommage à un marchand d’esclaves et démolie dans les protestations contre la brutalité policière et contre le racisme de 1981 (le malheureux Huskisson avait, en réalité, été la première victime dans le monde des voies ferrées, en 1830).

La légende qui s’est construite autour de Bouazizi résonne en Grande-Bretagne, où les réductions budgétaires du gouvernement conservateur ont durement touché les citoyens dans leur vie quotidienne, témoigne l’artiste.

« [Bouazizi] représentait le combat de tous les jours, son geste n’était pas motivé par des raisons politiques; le but était de revendiquer un droit d’exister, de pouvoir subvenir aux besoins d’une famille », dit-il. « J’aime penser que des fruits et légumes ont été aux fondements de la révolution – au lieu d’idéologies politiques ou d’autres croyances. »

Une chose est sûre, les symboles ou messages politiques ont été largement absents durant les émeutes au Royaume-Uni, une absence d’agenda politique qui a stupéfait de nombreux commentateurs.

Will Davies, un des porte-parole de Avaaz, une organisation internationale travaillant à plus de justice sociale et qui soutient le printemps arabe, a déclaré à Al Jazeera que les émeutes au Royaume Uni contrastait fortement par leur absence de conscience politique, et n’étaient causés que par « l’anarchie pour l’anarchie »

« On ne peut faire le parallèle avec la situation en Syrie, où ils ont finalement eu le courage de faire face à un régime brutal, et l’ont fait de manière pacifique »

« Ils devraient regarder avec attention ce qui se passe au Yémen ou en Syrie » suggère David, faisant ainsi référence à la violence et aux disparitions auxquelles ont fait face les manifestants, simplement parce qu’ils voulaient exercer leur droit de protester pacifiquement ou parce qu’ils avaient osé parler aux médias.

Il y a néanmoins quelques tentatives de relier les émeutes anglaises avec la vague de soulèvements en Afrique du Nord et au Moyen-Orient.

Certains soulignent qu’un tel rapprochement trahi la volonté de couper court à toute possibilité de discuter des racines locales ou nationales qui ont mené à ces violences.


Le quartier de Toxteth a Liverpool a connu les pires émeutes faisant suite à des brutalités policières depuis les années 1908 [photo Peter Byrne]

Stuart Bell, un député du Parti Travailliste britannique, a déclaré à la radio française Europe 1 que « ces émeutes n’ont rien à voir avec le chômage, ou avec les réductions budgétaires du gouvernement. Leur origine est en Tunisie. »

D’autres, cependant, ont préféré une approche plus nuancée.

Pour exprimer sa frustration vis-à-vis de la façon dont les médias couvraient les émeutes, Darcus Howe, un écrivain et présentateur Indien de 68 ans, résidant à Londres, a dit à la BBC que l’agitation était la conséquence de la mort de Mark Duggan, abattu par les forces de l’ordre britanniques…

Parallèlement à cette cause très locale, l’écrivain a fait valoir que la dissidence sociale devrait également être considérée comme faisant partie d’un mouvement mondial.

« Je n’appelle pas cela des émeutes, j’appelle ça une insurrection de masse de la population. Cela se passe en Syrie, cela se passe à Clapham, cela se passe à Liverpool, cela se passe à Port d’Espagne à Trinité, et c’est la nature de ce moment historique, » a-t-il dit au présentateur de la BBC. « Il n’y a qu’à ce moment que les médias vous écoutent. »

Alors que la plupart des autres commentateurs conviennent qu’il serait exagéré de prétendre que le printemps arabe a aidé à fermenter les troubles sociaux au Royaume-Uni, des militants d’Afrique du Nord qui avaient participé à des protestations contre leur propre gouvernement ont déclaré à Al Jazeera se sentir solidaire des jeunes britanniques qui ont envahi les rues.

Skander, un internaute dissident Tunisien de 17 ans qui se décrit lui-même comme étant anarchiste, fait valoir qu’il y avait quelques similitudes entre les émeutes Britanniques et le soulèvement tunisien. Les deux événements étaient une réponse à la violence policière et à l’injustice, a-t-il noté.

L’équilibre des forces entre les manifestants tunisiens, pour la plupart pacifiques, et la police, qui a rapidement eu recours à des moyens létaux pour tenter d’étouffer la vague de dissidence, était très différente de la situation au Royaume-Uni, où les jeunes semblent avoir la maîtrise de la situation. Mais Skander note que même en Tunisie, les manifestants à travers le pays ont brûlé des bâtiments appartenant à la police et d’autres symboles du pouvoir de l’ancien régime.

« Peut-être qu’ils n’ont pas de but politique clair, voir aucun but politique, mais ces jeunes gens sont sortis pour exprimer leur frustration, » dit Skander, l’un des cyber-activistes arrêtés pendant le soulèvement de Janvier en Tunisie.

« Quand tu cries, cries et cries encore et que personne ne t’entend, tu te tournes vers la violence et les actes barbares pour attirer l’attention. C’est seulement à ce moment là que les médias t’entendent. »

Mahinour El-Massry, une avocate égyptienne de 25 ans, a dit qu’elle pensait que les jeunes au Royaume-Uni étaient similaires aux Egyptiens en cela qu’ils réclamaient une justice sociale.

El-Massry était une des activistes qui a aidé à organiser les protestations à Alexandrie visant à demander justice à propos du cas de Khalid Said, un jeune homme qui a été battu à mort par la police en Juin 2010. Les manifestations sous le slogan « Nous sommes tous Khalid Said » sont largement considérés comme ayant été à l’origine de ce qui allait devenir la révolution égyptienne.

Le gouvernement de l’ancien Président Hosni Mubarak avait tenté de faire passer les manifestants égyptiens pour des émeutiers et des pillards, et beaucoup d’Égyptiens étaient d’accord avec lui jusqu’au dernier moment, note-t-elle.

Elle souligne que la principale différence entre les troubles dans les deux pays était que l’absence de libertés politiques en Egypte avait conduit les gens à aspirer à la démocratie, alors que le Royaume-Uni est déjà une démocratie libérale.

« Ici en Egypte, ou en Syrie, nous n’avons pas de démocratie, ce qui fait que les gens ont encore de l’espoir », a-t-elle expliqué.

« Au Royaume-Uni, cependant, les gens ont peu confiance dans leur capacité à apporter un changement à travers des manifestations pacifiques », a-t-elle dit, « et ils ont recouru à des mesures plus extrêmes contre les problèmes sociaux qui couvent depuis des années ».

« Ils ne pouvaient pas trouver de moyens autres que la violence. Ils sentent qu’ils n’ont pas d’avenir, » dit-elle.

La psychologie des foules

Le Docteur Scott Clifford, qui est spécialisé dans la psychologie des foules à l’université de Liverpool, a déclaré que les personnes impliquées dans les émeutes en Angleterre étaient sans aucun doute conscientes des soulèvements en Afrique du Nord et au Moyen-Orient, « il serait assez insensé d’assimiler les soulèvements en Syrie ou en Libye avec ce que nous pouvons voir en Angleterre actuellement ».

Bien qu’il n’existe aucune réelle relation de cause à effets, il à cependant noté que dans les sociétés qui voient des épidémies émeutières, l’existence d’une population marginalisée importante était un facteur commun.

« Une des choses que nous savons au sujet des émeutes, c’est qu’elles sont alimenté par la perception d’une autorité vue comme illégitime », a t-il déclaré.

La tendance à réduire l’action des foules à des explosions irrationnelles ou criminelles d’une meute – quelque chose de commun tant aux gouvernements autoritaires que démocratiques, déclare Stott – sape les tentatives pour comprendre les causes profondes qui se cachent derrière la violence.

« C’est le discours dominant concernant les émeutes, il l’a toujours été » a t-il dit. « La société à tendance à rendre pathologique l’action collective. »

En effet, de nombreux membres de la classe dirigeante britannique ont été prompts à décrire les émeutiers comme des criminels, et plus de 1.000 personnes ont été arrêtées jusque là.

« je pense qu’on doit reconnaître que dans le contexte de ces émeutes il y a des criminels qui profitent de la situation . Mais on doit aussi reconnaître que cette situation est le résultat d’une série d’événements dans le passé »

« Les questions sur ce qui a conduit à ce que ce nombre important de jeunes se sentent en colère et en marge de la société sont un effort crucial pour prévenir de telles épidémies demain », dit-il

Pour Malik Al-Nasir, un poète et commentateur de la vie sociale de Liverpool, dont la propre histoire est intimement liée aux émeutes de Toxteth en 1981, affirme que les émeutes d’aujourd’hui, qui se sont déroulés trois décennies plus tard, sont « stupides et n’ont aucun sens ».

Malik Al Nasir explique que les émeutes sont le résultat du manque d’investissement dans la jeunesse.

Malik Al-Nasir, un poète et commentateur social de Liverpool explique que  «Ce sont des enfants qui n’ont pas de but. La société ne semble pas les voir comme un groupe suffisamment important pour investir pour eux.»

«En 1981 lorsqu’il y avait des émeutes à Liverpool, il y avait une bonne raison. Il existait des conflits ethniques entre la police et la communauté noire», à déclaré Al Nasir, qui a publié un livre de poésie, « Le type ordinaire » sous son ancien nom, Mark T Watson.

« Comme conséquence des problèmes mis en évidences par ces émeutes, il y a eu un changement social qui a été bénéfique à l’ensemble de la communauté de Liverpool », a-t-il déclaré.

« La dynamique de ces émeutes est très difficile. Ces émeutes ne sont pas menées par des gens de couleur mais par des jeunes » dit-il. « Il n’y a pas de barrière de couleurs ni de barrière de sexes »

Alors que les émeutiers n’ont aucun ordre du jour et que leurs comportements ne doivent pas être excusés, le poète dit que l’existence de tant de jeunes gens agités est directement liée aux réductions des services sociaux décidées par le gouvernement conservateur de David Cameron.

« Il faut dire que les derniers troubles civils que le pays ait connu étaient sous [l’ancien premier ministre] Margaret Thatcher, pendant une période d’austérité similaire, » a-t-il déclaré.

Il y a eu un ‘investissement disproportionné » dans les classes moyennes et supérieures, notamment durant les efforts de guerre en Afghanistan et en Irak, ainsi que dans le sauvetage des banques, alors que ces millions d’enfants ont peu reçu d’aide de leur gouvernement.

« Ce sont des enfants qui semblent ne pas avoir de but. La société ne semble pas les voir comme un groupe assez significatif pour s’y investir. »

L’histoire de Bouazizi a capté énormément l’attention des gens à cause du désespoir profond que représentait l’acte d’auto-immolation. La jeunesse britannique parle peut-être une langue différente et leurs violences sont tournées vers « l’extérieur, plutôt que vers l’intérieur », mais ils n’ont pas moins de légitimité que leurs homologues du monde arabe.

 

Ecrit par Yasmine Ryan
Article original en Anglais


Photos issues du site Cryptome.org (et d’autres) de Lewis Whyld, 

Cet article a été traduit de façon collaborative à l’aide d’EtherPad par des citoyens du monde entier (stat disponibles ici)

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Auteur:Yasmine Ryan

Yasmine Ryan est journaliste à Al Jazeera anglophone, où elle se consacre à la couverture des événements en Afrique du nord et à la politique Française. Elle a couvert la révolution Tunisienne depuis ses premiers jours, des semaines avant que d'autres journalistes anglophones s'intéressent au sujet et ne réalisent la signification de ce qui était en train de se passer. A la chute de Ben Ali, elle a voyagé au centre du pays dans la ville de Sidi Bouzid afin de recueillir des témoignages sur Mohamed Bouazizi, le vendeur ambulant dont l'immolation a déclenché le printemps arabe. Dans la nouvelle Tunisie, Yasmine a contribué a informer le monde sur les transformations sociales et politiques qui secouent le pays depuis le départ de Ben Ali. Avant de rejoindre Al Jazeera, Yasmine a travaillé pour le International Herald Tribune et le New York Times.

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