Le filtrage du porno ne peut remplacer le rôle des parents

Le contrôle du web proposé par le gouvernement [anglais] est bien trop simpliste dès qu’il s’agit de comprendre et de filtrer les contenus adultes.

The Guardian est un quotidien d’information britannique. Il fait partie de la « presse de qualité », par opposition aux tabloïds, et a une ligne éditoriale de gauche. Le journal abrite certains des chroniqueurs les plus respectés du pays, tels que Hugo Young, Jonathan Freedland, Madeleine Bunting et Polly Toynbee. [wikipedia]

L’annonce début octobre [2011] d’un plan national [au Royaume Uni] pour « bloquer le contenu pour adulte au niveau de la connexion » (comme mentionné sur le site de la BBC) a été un grand moment de crédulité de masse de la part des médias nationaux, et un exemple de la façon dont la rencontre de questions techniques complexes et la tendance aux solutions miracles pour protéger les enfants promus par les politiques peuvent amener la presse à faire l’impasse sur toute capacité d’analyse critique.

Selon la proposition n°10, les principaux FAI britaniques – BT, Sky, TalkTalk et Virgin – inviteront leurs nouveaux abonnés à choisir si oui ou non ils désirent un « filtrage du contenu adulte ». Cependant si toutes les études « tapageuses » sur le sujet convergent vers les mêmes conclusions, aucune ne semble être en mesure de dire exactement ce que sont les contenus adultes, ni comment les administrateurs des filtres seront capables de les découvrir et de les bloquer.


Cory Doctorow

Cory Doctorow est un blogueur, journaliste et auteur de science-fiction canadien. Favorable à des lois sur le droit d’auteur moins contraignantes, il travaille pour l’organisation Creative Commons et milite à l’Electronic Frontier Foundation. La gestion des droits numériques, le pair-à-pair et la gratuité sont des thèmes récurrents de son œuvre. Il est co-auteur du blog Boing Boing et a été classé parmi les personnalités les plus influentes du web par le magazine Forbes. [wikipedia]

Les « contenu pour adultes » représentent une large gamme de produits. Alors que les médias à ce jour ont continué à désigner la pornographie à travers cette dénomination, certains filtres « à contenu adultes » bloquent des sites de paris en ligne et de rencontre (deux sujets généralement considérés comme du contenu « adulte » mais qui ne sont en rien de la pornographie), tandis que d’autres bloquent les informations concernant la santé reproductive et les services de conseils destinés aux adolescents LGBT (Lesbiennes, gays, bisexuels et transgenres).

Ensuite, les sites qui proposent une vaste diversité de contenus posent problème, comme par exemple le vénérable LiveJournal, qui contient des millions de blogs. Certains d’entre eux contiennent des contenus que les enfants – et spécialement les plus jeunes – ne devraient pas voir. LiveJournal est-il un site pour adultes ? Il l’est, selon certains filtres.

Déjà en 2003, la EFF (Electronic Frontier Foundation) basée aux USA a relevé les sites les plus pertinents par rapport à chaque mot clef majeur dans le programme officiel de l’Education nationale américaine et a cherché à savoir combien d’entre eux étaient bloqués par les filtres de contenu pour contenu adulte, que les lois fédérales mandatent pour les bibliothèques et les écoles qui reçoivent des fonds fédéraux. Une part spectaculaire du contenu – 75 à 85% – était mal catégorisée, des dizaines de milliers de pages auxquelles les enfants devraient avoir accès pour leur éducation étaient bloquées par le système.

Le web est vaste et le contenu pour adulte est une expression si générique qu’elle en est dénuée de sens. Même si nous pouvions tous se mettre d’accord pour délimiter ce qu’est le contenu pour adultes, il n’y aurait simplement pas assez de puritains de tout bord pour examiner et classer correctement la totalité du web, ni même une partie significative.

Tout cela signifie que les parents qui vont opter pour le filtre à contenu adulte de l’Etat pour leur famille vont tomber de haut : tout d’abord quand leurs enfants vont découvrir, inévitablement, la vaste quantité de pornographie que le filtre laisse passer ; ensuite, quand ils découvriront eux-mêmes que leur accès Internet est cassé et qu’il bloque de vastes quantités de contenu légitime.

Présenter à des parents qui essaient de préserver leurs enfants la question : « Voudriez vous bloquer tout contenu adulte sur votre connexion Internet ? » est affreusement trompeur et pensé pour jouer sur les peurs des parents afin de ne pas faire l’objet d’un questionnement critique. Il serait plus avisé de demander : « Voudriez vous que nous bloquions une partie de la pornographie (mais pas tout), et plein d’autres choses, en fonction de listes secrètes mises au point par des entreprises privées inconnues qui se sont fait remarquer pour avoir fièrement classé le David de Michel Ange comme du contenu adulte ?

Il est simpliste d’affirmer que les gouvernements respecteront le principe « de ne pas nuire », mais il est parfaitement raisonnable d’exiger des lois qu’elles fassent au moins un peu de bien. Lorsque notre politique nationnale de l’information est livrée à des vendeurs anonymes de logiciels de censure qui n’assument pas la moindre responsabilité, nous échouons à fournir un environnement sûr pour nos enfants, et nous sapons notre propre libre accès à l’information. Tout le monde est perdant.

En tant que parent, je m’inquiète du contenu que mes enfants trouvent sur le net. À trois ans et demi, ma fille est déjà assez grande pour utiliser une tablette et regarder des dessins animés sur YouTube. L’autre jour, j’ai entendu un dialogue étrange en provenance du canapé d’où elle surfait et j’ai donc jeté un coup d’œil à l’écran de ma fille.

À ma grande surprise, j’ai remarqué qu’elle était tombée sur une série de publicités très aggressives pour Barbie, destinées aux enfants, mises en ligne par le compte officiel de Mattel. Des bombes à retardement conçues pour transformer mon enfant en consommateur frénétique de poupées Barbie. Tout cela sachant que mon enfant n’a regardé jusqu’ici que des DVD rippés, des dessins animés sur YouTube et des CBeebies [dessins animés de BBC] et n’avait donc jamais vu de publicités avant.

Il s’agissait d’un rappel opportun pour moi : les enfants ont besoin d’une surveillance rapprochée quand ils utilisent des machines connectées au réseau, même celles qui n’accèdent qu’à du contenu « pour enfant » (YouTube masque les vidéos pornographiques pour ses utilisateurs et propose un filtre parental relativement basique).

Il existe de nombreux sujets requérant une surveillance et un encadrement étroit lorsque nos enfants les découvrent pour la première fois, et il n’y a tout simplement pas moyen qu’un parent puisse compter sur les fournisseurs d’accès pour s’occuper de l’attention personnelle et du travail consistant à aider des enfants à acquérir le seul filtre qui fonctionne : le bon sens et un bon jugement.

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Traduit par des internautes anonymes du monde entier (stat)

Source : The Guardian

Auteur : Cory Doctorow

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