Les géants de l’internet sont-ils devenus des acteurs politiques ?

Les géants des nouvelles technologies sont en position de devenir des acteurs majeurs, aussi bien en politique que sur le Web

The Guardian est un quotidien d’information britannique. Il fait partie de la « presse de qualité », par opposition aux tabloïds, et a une ligne éditoriale de gauche. Le journal abrite certains des chroniqueurs les plus respectés du pays, tels que Hugo Young, Jonathan Freedland, Madeleine Bunting et Polly Toynbee. [wikipedia]

John Naughton, l’auteur de cet article, est professeur de « compréhension des technologies par le public » à l’Open University.

Le printemps arabe a montré comment les multinationales peuvent exercer un pouvoir sans en assumer les responsabilités, en contrôlant l’accès à internet. Parmi tous les commentaires enthousiastes sur le rôle des réseaux sociaux durant le printemps arabe, un fait troublant émerge : la censure et la surveillance d’internet est partout, tout comme, à nouveau, en Tunisie et en Egypte.

Elles sont orchestrées et supervisées (pour l’essentiel) par des acteurs différents, bien sûr, mais les intermédiaires qui les ont mis en place sont les mêmes qu’avant : des sociétés occidentales de technologies sont apparemment prêtes a vendre des kits de surveillance et de filtrage a quiconque se présente avec un bon de commande du gouvernement. Et le résultat est le même qu’avant : une page web disant « Désolé, la page que vous avez demandé n’existe pas ». Sauf que certains régimes oublient désormais la formule d’excuse.

Au fur et à mesure qu’internet devient de plus en plus central dans nos vies, la puissance des entreprises commerciales servant de médiateur aux interactions citoyen-citoyen ou citoyen-Etat augmente de jour en jour. Le « printemps arabe » est un cas d’école, mais nous en avons également eu un bref aperçu lors de la crise de « pillages ludiques » qui a touché le Royaume-Uni l’an dernier, dont le Premier Ministre caressait alors l’idée de couper les réseaux sociaux et la messagerie instantanée des Blackberry.

Il ne lui était manifestement pas venu à l’idée que cela relèverait d’une violation des droits civiques.

C’est pourtant ce qu’en pense Rebecca MacKinnon, une experte reconnue de la censure d’internet. Elle s’est fait connaitre pour son travail sur la régulation d’internet en Chine, dans lequel elle démontre comment un régime autoritaire peut non seulement survivre mais prospérer à l’heure d’internet, avec l’aide de certaines entreprises nationales et multinationales.

Elle a désormais élargi son champ de recherche dans un nouveau livre, Consent Of The Networked, dans lequel elle expose ses craintes sur « ce qui va arriver à internet – et plus largement à l’avenir de la liberté à l’heure d’internet – si les démocraties prennent l’habitude d’aborder les problèmes à court terme, par réflexe défensif, sans prendre en considération les conséquences nationales et internationales à long terme ».

Une des idées centrales du livre de MacKinnon est le concept de ce qu’elle appelle « les souverains du cyberespace », – les sociétés comme Facebook, Google, Apple et Amazon, qui exercent désormais le type de pouvoir jusqu’ici réservé au réels souverains » – gouvernements opérants au sein de juridiction nationales.

Regardez, par exemple, la façon dont Amazon a arbitrairement supprimé Wikileaks de ses serveur Cloud, sans aucune justification et en contradiction avec le Premier Amendement de la Constitution Américaine; ou la façon dont Facebook a supprimé l’accès a une page utilisée par les activistes égyptiens pour coordonner des manifestations, sous prétexte qu’ils avaient violé les conditions d’utilisation en n’utilisant par leurs véritables noms.

Le pouvoir de réduire la liberté d’expression à des individus de cette façon était traditionnellement réservé aux gouvernements qui – du moins en démocratie – tirent leur légitimité de ce que John Locke appelait « le consentement à être gouverné ». (il peut être utile de signaler que certains experts de la politique considèrent les entreprises comme souveraines).

Après tout, Zuckerberg ne peut pas vous emprisonner, alors qu’un véritable gouvernement le peut. La question que MacKinnon lève est : à quel point Jeff Bezos d’Amazon, Mark Zuckerberg de Facebook, Larry Page et Sergey Brin de Google ont-il le consentement des Internautes ?

La réponse des juristes est que ce consentement a été obtenu lorsque les personnes ont accepté les condition d’utilisation, lors de leur inscription. Si vous n’aimez pas les règles, alors vous n’avez qu’à pas vous inscrire. Cela est peut-être valide dans un contrat légal – et en effet était sûrement acceptable lorsque ces sociétés ont démarré leur activité.

Mais cela semble désormais obsolète tant les plateformes de ces sociétés – basées sur le cloud – se sont imperceptiblement transformées en espaces publics, où les gens expriment leurs opinions et leurs valeurs.

Nous voici dans une situation où nous nous attendons à pouvoir tenir une assemblée démocratique dans un supermarché, bien qu’un centre commercial ne soit pas un espace public.
Nous en sommes là.

Facebook est désormais un espace semi-public où s’expriment des opinions politiques et autres avis potentiellement discutables. Amazon est bien parti pour devenir un acteur dominant de l’édition. Google a le pouvoir de rendre n’importe quel site littéralement invisible. Puisque la liberté d’expression est importante pour la démocratie, cela signifie que ces méga entreprises font désormais partie à part entière de notre systême politique.

Mais elles exercent le pouvoir sans la responsabilité, la « prérogative des malfrats », comme la qualifiait Stanley Baldwin, leader de l’opposition anglaise dans les années 1920, en dénonçant le pouvoir de la presse.

L’enquête de Leveson montre que le problème si vivement décrit par Baldwin perdure encore dans le monde hors ligne. Le livre de Rebecca MacKinnon montre qu’il existe manifestement sous une forme potentiellement bien plus grave, dans le cyberespace.
C’est pour cela que nous espérerons que la notion de « Consentement des Connectés » trouvera son chemin dans les sciences politiques. Et c’est aussi la raison pour laquelle la « Kennedy School of Government » de Harvard a récement lancé un cours sur la politique et Internet.

 

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source : The Guardian

auteur : John Naughton

traduction collaborative réalisée
par des internautes du monde entier.

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  1. Les géants de l’internet sont-ils devenus des acteurs politiques ? | en24h - 28 février 2012

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